Catégorie : Rencontres

  • Le « bisque ! bisque ! rage ! » de Dominique Baqué (« E-Love ») : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la « liquidation » du sentiment _ et de la personne)

    Sur « E-Love _ petit marketing de la rencontre« , par Dominique Baqué, aux Éditions Anabet :

    le livre de 130 pages, excellemment écrit (et c’est un euphémisme !) par une _ par ailleurs… _ très intéressante critique d’Art

    (dont la photographie ;

    cf par exemple, en 2004, son « Photographie plasticienne : l’extrême contemporain » ; et, en 2006, « Identifications d’une ville » _ les deux aux Éditions du Regard),

    est paru en juillet 2008 ;

    …

    et vient de bénéficier d‘une incivive et passionnante « lecture » par le toujours très avisé (et affuté) Yves Michaud, en son blog « Traverses » sur le site de Libération, le 7 décembre dernier :

    …

    « Méfiez-vous, fillettes« , s’intitule l’article remarquable, lui aussi, qui a attiré mon attention, et « ouvert » ma « curiosité » sur ce livre important :

    quant à un peu mieux clairement saisir l’air du temps…

    …

    La quatrième de couverture a l’avantage de résumer _ grosso modo… _ le propos général de l’ouvrage :

    …

    « Un journal de bord _ Oui ! _ écrit à la première personne les très authentiques péripéties d’une femme prise dans les filets d’un site de rencontres _ ou plutôt d’une addiction à un tel site ; ainsi qu’à ce qui, en cascade, va s’ensuivre (en déboulant, à « train d’enfer«  : « freins«  et « marche arrière«  comme coupés !…)…

    …

    Après dix ans de vie commune et un divorce incendiaire _ là étant le branle sine qua non de l’aventure et des accélérations de ses tourbillons _, l’auteur(e) se lance _ mais sans le savoir ni le vouloir vraiment ! _ à la découverte _ malgré elle : c’est loin d’être une enquête sociologique méthodique programmée ! _ des mœurs de ses contemporains masculins  : « je cherche un homme (40-50), cultivé et curieux, tendre et cérébral, pour construire _ eh ! oui ! _ une relation durable. Hommes mariés, séducteurs d’un soir et allergiques au tabac, merci mais… non merci ».

    …

    Derrière l’échange des mails, des « chats », des occasions manquées et des aventures sexuelles compulsives, la narratrice n’épargne personne, pas plus les hommes qu’elle-même _ certes pas, en effet ! elle fut fort courageuse (sinon, à une ou deux « occasions« , même carrément téméraire) ! _, n’oubliant jamais _ enfin, presque ! _ qu’il s’agit d’un jeu _ le terme demandant, toutefois, à être un peu plus « éclairé« … _ dont il lui faudra progressivement _ à son corps (ainsi qu’âme) défendant ! _ décrypter les règles _ de fait : de  marché…

    …

    En filigrane de ce récit, se dessinent les désirs _ est-ce bien tout à fait le mot juste ?.. _ d’une société _ elle-même ? ou bien plutôt ses « membres«  : épars, et éparpillés ?.. _ qui, n’ayant plus _ ou plutôt consentant (eux-mêmes !) à ne plus vouloir si peu que ce soit le prendre _ le temps d’aimer _ et voilà bien le cœur de cible de l’affaire ! _, accélère le tempo et suscite de nouveaux _ sociologiquement, probablement ; car pour le reste, un amour est-il jamais « ordonné«  ??? _ désordres amoureux.
    …
    Premiers tâtonnements _ où l’on (= l »héroïne de l’aventure) s’égare, se perd…
    …
    « Ma faiblesse est de ne pas savoir résister au désir _ (réductivement !) physique et hic et nunc ! _ d’un homme. Toujours cette faille narcissique qui demande à être comblée » _ se dit à maintes reprises à elle-même l’auteur(e),

    en « Alice«  (« Cendrillon«  dénudée ; à moins qu’elle ne se retrouve aussi en guenilles) en ce « Wonderland«  de notre « modernitude«  assez confortablement installée… :

    …

    « Wonderland«  d’instants (extatiques) pas trop longs

    d’à portée de clavier, et tout de suite, à présent, désormais !.. n’arrêtant plus le « Progrès«  (de plaisirs _ orgasmiques _ remarquablement « bien tempérés« ) !…

    …

    Regardons-y donc _ attentivement intensivement : dans le détail… _ d’un peu plus près.
    …

    En fait,

    « Divorcée. Me voici donc divorcée _ elle n’en revient pas…

    …

     Je répète ces mots avec incrédulité

    _ il va lui falloir bien des épreuves pour l’affronter et l’assumer vraiment ; et c’est à la dernière page seulement que Dominique Baqué acceptera le fait (d’absolue singularité) de l’amour (ou/et de son absence) : qu’il « n’est pas un produit marketing«  : soit la phrase finale de ce petit (grand) livre, à la page 124… _,

    comme s’ils ne me concernaient pas, comme s’ils n’avaient pas pu m’arriver, à moi. Surtout avec cet homme _ « D.« , son « ex-mari » (page 4) _ que j’avais aimé à corps et cœur perdus.« 

    …

    Tel est l’incipit de l’essai « E-Love _ Amours & Compagnie« ,

    est-il indiqué (en titre) à la page 1 (d’un premier chapitre « En faillite« )

    à la place de « E-Love _ petit marketing de la rencontre« , sur la couverture !!!

    …

    Le paragraphe qui suit l’explicite : « Le divorce est comme un incendie qui dévore tout sur son passage : les êtres, mais aussi les souvenirs, les objets, les lettres, les photographies. Abrasée, calcinée, je n’existe plus«  : effondrée, avec ce sol qui se dérobe sous son pas, tout se dissout donc…

    …

    Dominique quitte donc la maison commune

    avec ses « quelques biens _ pour l’essentiel des livres, trop de livres, ces livres qui envahissent mes appartements successifs et dévorent ma vie au point, parfois, de m’empêcher de la vivre _,

    et accompagnée de ma fille, âgée de huit ans, qui, comme tous les enfants du divorce, fait les frais de l’incommensurable bêtise des adultes« ,

    car l’enfant (de l’amour ou pas) demeure bel et bien, lui,

    toute femme abandonnée ne devenant pas nécessairement Médée ;

    non plus que Didon…

    …

    « Seule , je le suis doublement : trois semaines à peine avant que je fasse mes cartons, D., mon ex-mari, s’affichait _ voilà donc l’expression terrible ! _ avec une nouvelle compagne,

    alors même qu’il proclamait, il y a peu encore, vouloir vivre une impériale solitude.

    …

    Je suis donc à terre, déchue

    et en proie au plus cruel _ et abrasif _ des questionnements : qu’ai-je donc été pour cet homme _ est-ce donc là l’aune du réel ? _ si, après dix ans de vie commune, je suis

    aussi rapidement

    _ le critère de la vitesse importe à la mesure du rapport entre temporalité et consistance de la réalité, face à la perpective (de quelle consistance, elle ?) de l’éternité ;

    cf Spinoza : « Nous sentons _ mais quand, comment, à quelles conditions de réalité (vérité) ? _ et expérimentons _ le questionnement redouble et jusqu’à l’infini le quid déjà ressenti au premier « niveau«  et « degré«  du (simple) sentir _ que nous sommes éternels« … _ ;

    …

    si, après dix ans de vie commune, je suis aussi rapidement

    et facilement

    remplacée ? _ voilà la pire blessure : la mise au néant de l’irremplaçable singularité du soi (pour l’autre aussi)…

    …

    Dix ans d’erreurs et d’illusions _ mises ainsi à la poubelle _, peut-être _ le mot est paradoxalement une opportunité de réconfort : et si le pire n’était pas le plus sûr ?..

    …

    The wrong woman in the wrong place… _ sur quelque échiquier (social) pré-programmé ; pré-installé…

    quelque chose comme une erreur de parcours _ en une carrière : et si là était précisément l’erreur de fond (encore !) de Dominique Baqué, du moins au moment de l’écriture de ce premier chapitre ?..

    …

    La jalousie est une tyrannie _ sociale, encore !.. quand donc s’en extirpera-t-elle ?.. _ que je connais trop bien, pour l’avoir vécue à chaque fois qu’un homme me trompait » _ dit l’auteur(e), page 4. Et :

    …

    « je hais cette nouvelle femme presque autant que D.,

    je hais leur bonheur _ ah! bon ! comment peut-elle le croire ? sachant ce qu’elle sait de son ex-mari… : elle est vraiment bien déprimée… _

    si rapidement acquis _ un bonheur s’acquiert-il ? Non ! Voilà une des « erreurs«  de base, ici… _ ;

    ce cadeau qui lui a été fait _ et par qui donc ??? _ à lui,

    et non à moi _ que d’erreurs ! déjà… ,

    de retrouver _ encore une nouvelle erreur _ les transports des premiers commencements _ que de naïvetés (de midinettes) ! que d’ignorances ! que d’inexpériences de cinquante ans de vie pourtant !…Qu’apprend-on donc de l’Art (vrai) et de la culture (quand elle est authentique) ?..

    …

    Au résultat, page 5,

    « maintenant, c’est le silence _ de la solitude _ qui m’assourdissait«  _ à la place des cris (de dispute) d’un couple « mal assorti« , sans amour vrai…

    …

    « Certes, je suis de nature solitaire, les groupes me terrifient et je n’ai que peu d’amis

    _ même si Dominique Baqué ajoute immédiatement, dans le souffle même de sa phrase : « mais je puis dire qu’ils _ elles, d’ailleurs _ répondent à ma haute exigence en matière d’amitié« .

    …

    Mais là, le silence était tel qu’il se cristallisait dans la pièce, se faisait minéral : on aurait pu le toucher.« 

    …

    Aussi, avec le recul de la réflexion, la conclusion semble-t-elle bel et bien s’imposer :

    …

    « C’est ce silence, bien davantage que le manque d’un corps _ tel que celui de son « ex-mari«  ; d’« un corps«  plus que d’une âme ? ou d’un visage ? et d’une vraie conversation ?.. _ qui m’a redonné le désir _ ou le besoin ? _ d’un homme _ quel qu’il soit ? _ à mes côtés _ pour « re-former«  un « couple« , en quelque sorte…

    …

    Après une telle épreuve de plusieurs mois _ car le temps passe _, j’avais d’ailleurs revu à la baisse mes exigences _ de quel ordre, quant à l’altérité d’autrui ?.. _ : je ne demandais même plus à l’autre ces conversations que j’affectionne sur la culture contemporaine _ sont-elles de suffisamment de consistance, cependant ? _ ; non, je voulais juste parler, dialoguer, raconter ma journée, écouter de la bouche d’un autre les nouvelles de son monde à lui _ ici (« son monde à lui« ), il y a progrès…

    …
    Mais la réalité _ en son « manque«  !!! _ était _ se révélait _ sans appel : il n’y avait personne à mes côtés _ dans mon lit ? seulement ?..

    Pour la première fois de ma vie amoureuse _ envisagée et comme une continuité, comme un dû, comme une norme (sociale !) _,

    rien _ et non pas « personne«  !!! _,

    absolument rien _ encore ! _ ne se présentait«  _ comme corps d’usage à proximité immédiate, probablement ! Dans le décor familier (de l’appartement), en quelque sorte…

    …

    «  »Sors ! », me répétaient mes amies. »

    …

    Mais : « Je me méfie des galeristes, que _ en tant que « critique d’Art«  _ je soupçonne d’être aimable pour tirer de moi quelque article _ à leur profit _ profitable ;

    et je tiens en piètre estime humaine _ voilà un critère un peu plus intéressant, enfin ! _ les artistes au narcissisme souvent démesuré,

    incapables de s’intéresser _ ah ! l’intérêt ! et la rareté du désintéressement ! pour ne rien dire de la folie de la générosité passionnelle ! _ à autre chose qu’à leur œuvre _ en prolongement de leur (tout) petit égo _ :

    j’ai d’ailleurs pris pour principe de ne regarder que les œuvres

    et de ne plus jamais chercher à connaître leurs auteurs »

    _ mais que peut donc « valoir«  l’œuvre de quelqu’un dont on n’a pas le moindre désir de faire (vraiment) la connaissance ?

    …

    Et en irait-il de même de tous les « rapports«  humains : en ne « s’intéressant«  rien qu’aux actes et aux résultats, bien séparément, surtout, des personnes dont ces actes et ces résultats émanent ; et (personnes) dont on se préservera avec tous les préservatifs possibles et imaginables au monde !..

    …

    « Quant aux collègues de l’université où j’enseigne,

    soit ils sont déjà mariés _ et il est hors de question pour moi de jouer les backstreet _,

    soit ils incarnent tout ce que je déteste dans l’université prétendument de gauche qui est la mienne :

    dogmatiques et intolérants pour l’intérieur _ si tant est que cela puisse seulement se dire ! _,

    vaguement négligés _ cheveux douteux, gros pull et pantalon en velours côtelé, épais mocassins _ pour l’extérieur.
    Bref, l’antidote même au désir…
    « 

    …
    Mais, page 8, « je n’en demeurais pas moins désespérément seule.

    Décidément, il me fallait _ oh ! la fâcheuse confusion du désir avec le besoin ! _ un compagnon. Et vite«  _ qui plus était !.. Comme si le salut se trouvait dans de pareilles configurations !!! Cherchez l’erreur !..

    …

    avec ce commentaire hyper-lucide, à côté, cependant : 

    « D’autant que la haine _ voilà le terreau de tout cela : sur le ressentiment, lire Nietzsche (« La Généalogie de la morale« ,  » Par-delà le Bien et le mal« , etc…)… _ ;

    …

    D’autant que la haine se nourrit de vengeance _ tout part ici de là _, et que, oui, je voulais me venger _ Bisque ! bisque! rage !!! _ de ce bonheur _ vraiment ? un peu moins se laisser prendre aux « images«  et aux récits « rapportés«  _ trop expansif _ ou seulement démonstratif, exhibé, voire exhibitionniste ? _ que D. affichait

    …

    _ voilà donc le mot ! nous ne sortons guère du monde de la « publicité« , de la « publication«  (et de ce que Michaël Foessel analyse si joliment sous son expression si juste de « La Privation de l’intime » cf mon article du 11 novembre dernier : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la démocratie » _ 

    jusque dans les rues, m’avait-on rapporté _ bien sûr : le « dispositif«  (social) fonctionne à plein (et envers le seul amour-propre socialisé)…

    …

    Alors, page 8 : « Ce n’est qu’en me souvenant d’articles consacrés dans la presse à l’expansion des sites de rencontres _ de quel type ? Dominique Baqué ne semble pas s’en inquiéter ; ni au présent de son histoire ; ni à celui de son écriture : elle demeure encore (un peu) trop « collée«  à son sujet ; et à sa « mésaventure«  _ que, peu à peu, l’idée a pris corps _ significative tournure ! quant à la représentation, même métaphorique d’un corps (et du peu de réflexion sur « tout ce que peut un corps« , ainsi que le formule l’admirable Spinoza, en son « Éthique« …) _ de m’inscrire sur l’un d’entre eux… »

    …

    « Pour moi _ continue Dominique Baqué, page 9 _, s’inscrire sur un site de rencontres resta l’aveu d’un échec ;

    d’une incapacité à séduire _ séduire est-il de l’ordre de la stratégie ? de la technique ? de l’instrumental ? _ par des voies que j’oserais dire plus « naturelles » _ moins « artificieuses«  et « factices« , plutôt _, la signature d’un abandon.

    …

    J’hésitai longtemps avant d’y souscrire.

    …

    En revanche, une fois que la décision fut prise,

    je mis tout en œuvre pour y adhérer vraiment _ elle met le paquet ! Et j’y crus, au début, tant il est vrai que pour toute chose _ naïveté signifie « neuveté«  _ « les commencements sont les temps les plus beaux »... Sauf que l’enfance est aussi le sommeil de la raison…

    …

    Je me garderai bien de déflorer le reste,

    qui est passionnant,

    pour cette Alice – Cendrillon au « Pays des Merveilles«  !

    …

    Je me contenterai de relever quelques annotations :

    …
    Page 29-30, cette confidence de Paul :

    « « Pour un homme, le site c’est extraordinaire, c’est comme une boulangerie géante où l’on choisirait ses gâteaux… » Un peu interloquée par la comparaison pâtissière, je la trouvai par la suite très juste : Paul avait formulé tout haut ce que tant d’internautes pensaient tout bas, derrière _ par rapport à l’interlocutrice _ leur écran. Le Net était un hypermarché du sexe,

    et celle qui en attendait autre chose _ « construire une relation authentique« , avait écrit Dominique sur sa petite annonce ; « séducteurs d’un soir, non merci«  (page 14) _ risquait fort d’être déçue. Ce fut, si je puis la formuler ainsi, la première « leçon » de mon apprentissage sur le réseau« , page 30 du chapitre « Premiers tâtonnements« …

    …
    Pages 67-68, au final du chapitre « Compulsion et rentabilité« , et à propos de l’« addiction« , confrontée à l’accumulation des « déceptions«  :

    …

    « La puissance du Net (…) joue fort efficacement sur la dialectique du « décept » et de la réparation narcissique.

    Lorsque vous venez de vous faire éconduire, plus ou moins brutalement, par un homme,

    vous êtes en état de grande vulnérabilité psychique ;

    vous venez de subir quelque chose de l’ordre de la blessure narcissique ;

    et cette blessure réclame réparation _ au sens freudien du terme  _ ou comment ne pas demeurer scotché, encalminé, à l’échec ?

    …

    Mais comment réparer ? Aussi incroyable que cela puisse paraître à ceux qui sont extérieurs au réseau,

    en attendant le prochain flash…

    …

    Car, et c’est une autre force du système _ et c’est là un des apports fructueux de l’analyse de Dominique Baqué _, vous repartez vierge, si j’ose dire, à chaque expérience : tout est oublié,

    c’est la prochaine expérience,

    le prochain partenaire _ et ils sont légion à se bousculer à votre portillon ! comme les non-joueurs au Loto qui ont 100 % de chances de ne pas y gagner ! _,

    qui seront les bons _ ou la force (magicienne) de la croyance !

    …

    La capacité d’oubli sur le Net est extraordinaire. C’est elle qui permet qu’à chaque fois la machine puisse se relancer.

    …

    Qu’un homme _ au sens physiologique _ vous flashe et vous adresse des mails flatteurs, puis érotiques,

    contribue ainsi très vite _ et très facilement _ à une restauration narcissique _ bien peu exigeante, par là _,

    quand bien même celle-ci est sujette à caution

    et tout à fait provisoire.

    …

    Mais cela,

    vous choisissez _ dans la fébrilité de l’instant et de ce qu’il semble offrir de possibilités _ de l’ignorer _ soit vous illusionner ! _,

    et donc de poursuivre.
    …

    La puissance du Net joue avec et sur des pulsions archaïques fondatrices du psychisme » _ infantile, et infantilisant, donc : en jouant l’exclusivité du « principe de plaisir«  par rapport au « principe de réalité«  !..

    …

    « D’autant plus que, dans cet univers de la marchandise qu’est le réseau,

    la machine induit d’elle-même des comportements addictifs : le sujet y voit son désir certes mis à mal _ par le réel auquel il vient, durement et durablement, se cogner _, mais sans cesse relancé par la compulsivité des annonces. Plus je consomme, plus le désir en redemande _ mieux et davantage : le manque se creuse, qu’il faut très vite combler.

    …

    La machine s’affole :

    je passe de corps en corps,

    de lit en lit. Malgré moi, malgré les puissances de la rationalité qui m’enjoignent de tout arrêter,

    je poursuis,

    prise dans les rets de ce jeu,

    et la fascination _ du « joueur » : cf Dostoïevski _ pour le toujours-davantage.

    …
    Mais
    que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit guère de libertinage _ pratique sexuelle hautement cérébrale à laquelle la littérature, dix-huitiémiste notamment, a donné des lettres de noblesse.

    …

    Les joueurs du Net ne peuvent être des libertins,

    parce qu’ils sont happés par l’univers de la marchandise.

    …

    Et dans cet univers, il y a peu de surprise,

    peu de marge de liberté aussi : chacun est programmé,

    qu’il le sache lucidement ou non,

    pour une sorte de parcours fléché

    au terme duquel

    on ne rencontre jamais l’autre,

    mais une marchandise.« 

    …

    Tout est donc exhumé ici !..

    …

    « Ainsi pourrait-on dire que le pornographique s’est saisi d’un outil, le Net,

    et qu’il contribue largement au devenir-marchandise des corps _ vidés d’âme : voilà !!!
    Sans issue.
    « 

    …

    Vient alors, au chapitre « Je suis foutue » _ car « amoureuse !«  _ page 72, ce qui s’avèrera la seule vraie rencontre (du moins possible) : avec quelqu’un ! qui soit une « personne«  !.. (et pas rien qu’un porteur d’un sexe ; ou de plusieurs…) :

    …

    « J’attends. Je l’attends _ Nathan _, depuis une demi-heure maintenant (…) lorsque soudain il est devant moi, haletant d’avoir trop couru, dans l’envol de son trench blanc et son parfum de Lucky Strike. Je lève les yeux,

    et enfin surgit un visage. Nathan a un visage,

    là où les autres n’avaient que des têtes… _ comme c’est magnifiquement ressenti…

    …

    Et aussitôt résonne en moi la phrase de Roland Barthes s’apercevant _ dans « Fragments d’un discours amoureux« … _, comme une évidence brutale, qu’il est amoureux : « Je suis foutu »…

    …

    Surtout ne rien laisser transparaître de mon éblouissement,

    même si, tout en parlant, je ne cesse d’admirer la beauté brune et sèche de son visage,

    qui n’est pas sans évoquer celui de l’acteur Laurent Terzieff dans sa jeunesse…

    …

    Très vite, avec Nathan, la complicité se noue : il entretient avec la langue le même rapport que moi à l’écriture,

    c’est dire combien il aime converser

    et surtout, par comparaison avec ses prédécesseurs, combien sa parole fait sens…

    …

    Etc… page 73… Tout cela _ quant aux conditions du « sens«  _ est en effet très important…

    … 

    Mais, bientôt, page 78, un peu plus tard ce même soir :

    …

    « Nous faisons l’amour. Mal.

    Nathan est peut-être un libertin, comme il me l’a laissé entendre à diverses reprises _ cette longue soirée-là, déjà _,

    mais c’est un amant médiocre.
    A la vérité, je ne suis même pas déçue,

    je m’en moque.
    Car pendant l’amour, je n’ai cessé de contempler
    _ mais regarder ainsi, est-ce aimer ? ou seulement « tomber amoureux«  ? _ son visage sublime, concentré,

    dépourvu de toute expressivité _ ah ! bon ! Presque dur.

    Etc…

    …

    Le chapitre suivant, intitulé « La douleur » _ pages 85 à 89 _,
    réserve quelques jolies surprises,

    bel et bien « libertines« , effectivement, cette fois-ci…

    …

    Avec suites bien décevantes _ je n’en dirai pas davantage ici _ pour Dominique.
    …
    Avec un épilogue (tardif) le 1er janvier 2008 :

    …

    « Je n’aurai la clef de cet abandon que le le 1er janvier 2008 lorsque, mue par je ne sais quelle nostalgie,

    j‘adresserai à Nathan, sur son adresse électronique personnelle _ et non sur le « site de rencontres«  _, un mail de bonne année,

    qui se voulait élégant et distancé, mais non exempt de mélancolie,

    puisque je lui avouais

    qu’il avait été le seul homme à avoir su m’émouvoir

    _ le mot compte : prémisse à l’émergence (mort-née ?..) de sentiments ? _

    depuis mon divorce.
    …
    Il me répondit ce qui suit :

    …

    « Bonne année à toi, Dominique.

    Si j’ai cessé tout contact avec toi,

    c’était pour que la coupure soit nette et sans appel.

    Je voulais _ ah ! le vouloir en ces « affaires«  ! est nul et non advenu ! _ pour nous deux une relation sans concessions,

    où tu aurais tenu le rôle d’objet sexuel _ voilà qui est on ne peut plus clair !

    …

    J’avais trop d’amitié pour toi pour te l’imposer _ ce « rôle«  d’« objet« … _ ,

    et trop de désirs _ mais est-ce bien là le terme adéquat ? au moins, est-ce ainsi, que lui, Nathan, se dit, à lui-même d’abord, l’éprouver… _ pour ne pas le regretter.

    Nathan. »

    …

    Les deux derniers chapitres d’ »E-Love » s’intitulent « l’amour sans amour« 

    et « une affaire de marketing » :

    à relier avec le projet de Dominique de « construire une relation authentique«  (page 14)…

    …

    « Echaudée par ma dernière relation avec Mounir, lasse soudain, je cessai de consulter le site de rencontres sur mon ordinateur«  (page 105).

    …

    « J’étais déjà quelque peu misandre avant cette expérience, je le devins davantage encore.
    Je ne comprenais décidément rien à ces hommes qui, tels des girouettes, disent et se dédisent,

    n’accordent aucune valeur à la parole donnée _ comment vivre sans confiance vraie ? _,

    se comportent comme des goujats,

    n’honorent pas les rendez-vous convenus.
    et qui, surtout,

    ne semblent rien savoir de ce qu’ils veulent vraiment,

    ni de ce qu’ils traquent sur le réseau.« 

    …

    « Pourquoi n’avoir pas arrêté, de nouveau ? »

    …

    « C’est la narration, par ma fille, de ce qui semblait être un bonheur édénique

    entre D., mon ex-époux, et sa nouvelle compagne,

    qui, de rage,

    me réinstalla face au clavier.

    …

    Piètre argument en vérité _ convient-elle _ : je savais d’ores et déjà que je ne trouverais jamais l’équivalent _ mais que vaut ici ce vocabulaire (d’ »équivalence« ) ? _ sur le site

    de ce bonheur supposé _ deux termes à mettre aussi, et de toute urgence, au trébuchet !..

    …

    Je commençais à me sentir vraiment désabusée : toutes mes illusions s’étaient envolées au fil des rencontres _ qui n’en étaient que de grimaçantes, affreuses, caricatures ! _ ;

    …

    et aussi (page 116) :

    …

    « Mounir, Olivier, Nathan, Charles, Mario et tant d’autres encore

    m’apprirent la multitude des corps ;

    mais la relative indifférenciation des pratiques,

    quand bien même un amant était plus attentionné qu’un autre,

    ou plus performant,

    ou plus inventif _ Mario étant, je l’ai dit, celui qui me donna le plus de plaisir.
    …

    Mais il existe paradoxalement un ennui, à la longue, de passer de corps en corps,

    tant la sexualité, somme toute, propose peu de variations :

    …

    en ce sens,

    j’irai jusqu’à dire que

    la pornographie,

    précisément parce qu’elle est la caricature codée de la sexualité,

    en propose une certaine vérité.
    …

    C’est cette répétition du même dans l’autre,

    et plus encore le devenir-marchandise des corps,

    qui me semblent caractériser la vie sexuelle sur le Net,

    et qui ont fait que, peu à peu, malgré mon addiction, je m’en suis détachée :

    …

    je crois finalement plus passionnant _ mais la passion, Dominique,

    se prête-t-elle jamais,

    ni si peu que ce soit,

    à quelque comparaison que ce soit ??? _

    d’explorer les possibles d’un seul corps _ mais s’agit-il bien de « propositions«  d’« expérimentations«  (= « explorations« ) ? _

    que d’échanger des corps

    qui,

    du fait même de l’échange,

    en deviennent indifférenciés,

    l’altérité se perdant dans une sorte de communauté molle…

    _ ou la pataugeoire gluante du nihilisme…

    …

    Par ailleurs,

    une telle sexualité oblitère la parole :

    je veux dire par là que la parole y est réduite à sa simple fonction

    d’introduction

    et d’accompagnement.

    …

     Elle ouvre _ a minima !!! _ la rencontre,

    permet diplomatiquement _ très minimalement encore !!! _ que l’accouplement ne soit pas trop brutal

    _ on appréciera l’oxymore, entre « degré de brutalité«  et « permissivité diplomatique«  ! par où « faut-il«  donc venir « en passer«  ? et pour quels « résultats« , diantre, bigre !?! Quels Thermopyles (de la relation :

    mais entre quoi : entre des corps ?

    et réduits, qui plus est, à de purs sexes ?

    quelle étrange (drastique) « réduction«  gymnique ?! ) ?! _,

    mais ne vise à rien d’autre qu’à l’amener _ cet accouplement-là !..

    Tout ça rien que pour ce si peu-là !..

    …

    Les mails et surtout les chats sont dotés d’une seule fonction _ toujours la réduction (du « modèle«  d’instrumentalisation « économique« ) _ :

    …

    après des circonvolutions et détours plus ou moins développés _ plutôt les « abréger« , parant (seulement) au plus pressé (et à moindre coût) : « time is money« , « isn’t it ? » _,

    fixer le premier rendez-vous qui,

    en principe,

    amènera _ et le plus tôt sera le mieux _

    à la relation sexuelle _ soit l’objectif (orgasmique) !

    …

    Quant à la parole vivante _ on admirera l’adjectif _ du rendez-vous _ en tant que tel _,

    elle prend le relais :

    …

    elle est purement marchande et fonctionnelle _ ne s’agissant que d’une transaction à régler (vite fait, bien fait)…

    Une borne phonique automatisée ferait quasiment aussi bien _ voire mieux _ l’affaire !..

    …
    Il est très rare qu’elle donne lieu à une véritable conversation

    _ tout un art ! et toute une culture ;

    sinon, une « civilisation«  (« des mœurs« , nous dirait un Norbert Elias  : l’édition originale de son livre datant _ très significativement _ de 1939 (et en Angleterre) !!!..

    …

    Et sur « l’art de la conversation » lui-même,

    on se reportera à la très remarquable anthologie réunie en 1997 par Jacqueline Hellegouarc’h, aux Classiques Garnier : l’anthologie va du Père Bouhours à l’Abbé André Morellet)… _ ;

    …
    Il est très rare qu’elle donne lieu à une véritable conversation _ donc, je reprends _,

    un authentique débat d’idées _ quelle idée ! saugrenue !!! en pareille tractation d’« accouplement«  (de sexes)… _,

    puisque l’essentiel _ aïe ! _ se joue ailleurs,

    dans la rencontre _ réduite au strict physiologique (génital) _ des corps.

    …
    En fait la parole _ puisque c’est d’elle qu’il s’agit dans cette notation importante de Dominique Baqué _,

    participe d’une même mécanique

    que l’ensemble des rapports sur le Net :

    …

    c’est, elle aussi, une « parole marchande »

    qui suit les sentiers très balisés d’un questionnaire soumis à peu de variations

    _ profession, enfants, projets, précédentes rencontres sur le réseau, etc… _,

    et coupe court _ certes ! ce n’est pas là le bon « flux«  !.. et « couper court«  est tout son office !… _

    à tout véritable dialogue,

    chacun des protagonistes ne se demandant qu’une chose :

    « Est-ce qu’il/elle me plaît ? Est-ce que moi je lui plais ?.. »

    _ dans l’unique perspective, et à très court terme (pour ne pas dire « immédiat« ), d’être tout simplement « agréé«  (comme sexe…) à la chose à accomplir (ou pas) ici et maintenant : sur le champ et sur l’heure (et, éventuellement, un lit)…

    Cf Crébillon fils, en 1755 : « La Nuit et le moment« ...

    …

    « C’est pourquoi

    _ et c’est la conclusion de ce chapitre « L’amour sans amour » _

    les chats et les mails sur le Net

    sont d’une telle pauvreté sémantique

    _ et humaine « non-inhumaine« ,

    ainsi que le dirait un Bernard Stiegler (dans « Prendre soin 1 _ de la jeunesse et des générations« )... _ :

    …

    ils ne cherchent pas à faire sens,

    mais _ rien que _ à être efficaces,

    à frapper leur cible _ obtenir leur effet…

    …

    Nul besoin de littérature pour cela…

    …
    Sauf pour ceux qui ne vivent que dans le virtuel

    _ cela devient de plus en plus (technologiquement ) possible ! _

    et ne passent _ même… _ jamais au stade de la rencontre _ il y en a, même s’ils sont

    _ pour le moment, encore, probablement… _

    minoritaires _ ;

    …

    pour les autres (que ces partisans du virtuel-là),

    il s’agit d’accélérer le tempo de la rencontre _ en effet ! _

    pour plus vite passer à l’acte _ ce sont des hyper-actifs !!! et à quoi bon perdre son temps

    en circonvolutions (et préliminaires intempestifs) ?..

    …
    Car le temps du Net

    n’est pas de l’ordre de la temporalité ordinaire _ c’est fort bien vu !!! _ :

    c’est un temps compressé,

    où chacun s’applique à faire vite _ sans perdre la moindre once de son temps (de vie : si précieux !..) _,

    dans l’urgence sexuelle _ cela vaut mieux que d’employer le beau mot de « désir«  en pareille occurrence… _

    des corps

    _ strictement envisagés dans l’ordre du pur physiologique :

    bien séparés ici de quelque âme que ce soit :

    tant celle de soi, que celle de l’autre ;

    ainsi que de celles de tous les autres…

    …

    Il n’y a plus ici que de ces poupées à la Bellmer :

    point qui n’échappe d’ailleurs pas à certains de ces « sexo-protagonistes«  :

    …

    dont Nathan (page 79) :

    « Est-ce ce que tu veux jouer à la poupée avec moi ? »

    …

    Et va s’ensuivre,

    après « un relooking complet«  (toujours page 79),

    toute une opération (dans le quartier du Palais Royal) où se précise ce « qu’il appelle jouer à la poupée avec lui » (page 82),

    …

    que commente ainsi Dominique :

    « je me savais exhibitionniste, mais n’avais eu jusqu’alors aucune occasion de manifester cette préférence sexuelle : Nathan m’a tout de suite devinée« …

    …
    Quant à Charles,

    après avoir prononcé (page 64) « cette phrase que je n’ai entendue de la part d’aucun autre homme : « Fais de moi ce que tu veux, je suis ta pute »,

    il « s’adresse maintenant » (page 65) à Dominique « comme à une pute » :

    …

    ce qui vaut ce commentaire de l’auteur :

    « j’ai toujours eu des difficultés à accepter, voire même à entendre, la crudité de la parole sexuelle masculine. »

    …

    Avec cette « leçon«  de l’expérience (page 66) :

    …

    « Je me sens en péril : peut-être suis-je allée trop loin dans les sites de rencontres.

    C’est la compulsivité qui, après une euphorie factice, a déclenché mon angoisse.

    …

    Je suis en train de m’égarer dans des rapports sexuels dépourvus de sens

    _ comme en Art, comme en tout, c’est bien la question du sens qui est cruciale !!! _,

    …

    je ne fais que participer à l’échange généralisé _ interchangeable jusqu’à plus soif ! et à n’en plus pouvoir mais… _ des corps sur le réseau.« 

    …
    « Il n’est pas sûr, loin s’en faut _ commente alors Dominique, page 66 toujours) _ que cela convienne à mon mode d’être _ et c’est probablement un euphémisme…

    …

    Que veux-je prouver ? _ et à qui donc ?.. Que je peux séduire, encore ? C’est fait.

    Mais à quel prix…
    Quelques images brouillées, des bribes de souvenirs, des prénoms qui se mélangeront dans ma mémoire oublieuse
    . »

    …

    Mais la carrière de « poupée soumise » que Dominique avoue avoir « donc accepté de devenir » pour Nathan (page 85)

    s’arrêtera là ;

    …

    et pas de son fait, mais de celui de Nathan,

    qui choisit (par là) de la préserver d’y donner suite.

    …

    J’ai déjà, plus haut, indiqué pourquoi, avec ce « dernier mail de Nathan« , « le 1er janvier 2008«  (page 89) :

    …

    « Je voulais pour nous deux une relation sans concessions _ bigre ! _,

    où tu aurais tenu le rôle d’objet sexuel _ voilà la clé de ce mot de « poupée«  !..

    …

    J’avais trop d’amitié _ un rapport à autrui « non-inhumain«  !.. _ pour te l’imposer

    _ à une esclave ; à une bête domptée ; à une chose « dés-humanisée«  !.. ;

    et trop de désirs _ sado-masochistes _ pour ne pas le regretter«  :

    …

    Nathan (militant _ pour les élections municipales à Bordeaux _ du PS : page 87) a su tout de même, de ces « désirs« -là, faire son deuil, avec elle, du moins ; sinon avec d’autres…

    …

    Voilà qui donne aussi pas mal à penser…

    …

    Quant à Mounir,

    « Mounir _ même _ n’est plus Mounir«  (page 102), le jour où pour la première fois il l’emmène chez lui :

    …

    « Les caresses sont plus rudes qu’à l’accoutumée. Mounir me pénètre plus rapidement

    et, pour la première fois, il parle. D’une voix péremptoire, sans appel.
    …

    _ « Dis-moi que tu es ma chose. »

    …

    Cette fois-ci, je sens que ce n’est pas comme avec Olivier,

    je pressens que

    si je me moque,

    les choses vont mal tourner,

    même si je ne sais de quelle façon.

    …

    Mounir n’est plus Mounir. Je répète donc, d’une voix atone que, oui, je suis sa chose.
    Mais Mounir veut, si j’ose dire
    _ et c’est bien de « volonté«  (et du seul rapport de forces) qu’il s’agit là _ des aveux complets.

    …

    _ « Dis : « Je suis ta pute« .

    _ …
    _ Dis-le ! » (page 102)…

    …
    (…)

    Soudain, dans le combat qui s’engage, je comprends que je suis perdante.

    Pour d’inexplicables raisons, Mounir a changé.

    …

    Personne ne sait où je suis ce soir-là _ le point (contextuel) est d’importance.

    …

    Si les choses dérapent _ (!!!) _ personne ne viendra à mon aide.
    Je choisis de capituler, dans un souffle.

    La mort dans l’âme _ qui demeure, donc…

    Je suis vaincue.

    …

    Et à propos de cette « énigme » de « la transformation de Mounir« ,

    ces réflexions, encore, page 103 :

    …

    « Je crois que, pour la première fois chez lui, en territoire conquis,

    il put enfin laisser libre cours à ses fantasmes

    _ ce qu’il se retenait de faire chez moi :

    assumer sa domination sur moi,

    me chosifier,

    me traiter comme une putain.

    …

    Soit le fantasme finalement le plus partagé par les hommes du Net

    _ ou une « nouvelle«  « humanité« , probablement…

    (…)

    Face à une femme du réseau _ d’une « nouvelle » « humanité« , probablement aussi… _,

    ils s’arrogent immédiatement le droit d’en faire une chose,

    de la constituer en marchandise…

    …

    Dans le meilleur des cas,

    d’en faire une pure surface de projection fantasmatique ;

    …

    dans le pire,

    de la traiter comme une putain,

    les conventions sociales ayant explosé _ dans les rapports « humains«  _ avec une violence inouïe » .

    …

    Alors, au bilan de son dernier chapitre, d’à peine 5 pages (intitulé « Une affaire de marketing« ),

    « après cinq mois de pratique intensive du Net » _ tel en est l’incipit, page 119 _, et « pour une seule vraie rencontre, celle de Nathan« ,

    …

    Dominique Baqué ne peut plus refuser « l’évidence » :

    …

    « je n’avais été _ et cela, depuis la rédaction de l’annonce _ qu’un pur produit de marketing. Une marchandise à vendre, ou plutôt à louer, avant date de péremption«  _ sur ce marché-là, s’entend… ; avec un « statut » guère « différent, rétribution en moins« , de celui des « femmes des célèbres vitrines rouges d’Amsterdam… »

    …

    C’est que « le Net se repaît de mensonges.

    …

    Qui voudrait donner de soi une image juste ?

    Entre l’image plus ou moins formatée par les codes publicitaires que l’on expose sur le Net

    et la propre projection fantasmatique de celui auquel elle _ cette « image« -là _ s’adresse,

    se joue déjà un double effet de décalage _ en est-on forcément, et dans quelle mesure, dupe ?..

    Dès lors, il ne peut y avoir que maldonne _ pour tous ? même les corps (ou sexes) ?..

    Et duperie.

    …
    Et cela pour ne rien dire de ce (« authenticité« , « tendresse« , « sensualité« ) que « promettent«  ou « proposent«  _ comment faut-il le qualifier ? _  les « annonces«  elles-mêmes…

    …

    « Vaste histrionisme de ces annonces,

    mensonge élevé au rang d’un art ubuesque,

    comédie des sentiments,

    leurre des apparences.

    …

    Car tout est _ donc... _ leurre et mensonge sur le Net » :

    …

    « l’annonce _ en tant qu’« appel à la consommation

    qui se modélise d’ailleurs assez souvent sur le modèle publicitaire » _ ;

    …

    « la photographie«  ;

    …

    « mais surtout, et plus gravement, c’est la rencontre elle-même qui est un leurre :

    …

    parce que chacun est pour l’autre,

    au mieux,

    une surface de projection fantasmatique ;

    au pire,

    un produit à consommer le plus vite possible ;

    …

    l’autre est nié

    dans son altérité même«  _ voilà le plus « grave » et destructeur, en effet, des liens de personne à personne ; dans la vérité des regards et des visages… ;

    …

    pour ne rien dire de ce qui est détruit

    de la personne même ; elle-même

    _ si tant est qu’une identité puisse (jamais !) s’établir et se constituer à l’écart de ses rapports avec les autres, bien sûr !!!

    …
    Dominique Baqué le dégage parfaitement, page 121 :

    …

    « Dans ce monde du leurre et de la marchandise,

    il ne peut y avoir ni « envisagement »

    _ un autre disait on ne peut plus explicitement : « la tête sous l’oreiller«  ; et, seul, le seul le sexe « offert »…  _ ;

    …

    ni dialogue

    comme vecteur _ dynamisant ! vers toi !.. _ de sens :

    …

    tout est réglé mécaniquement _ « protocolisé« , en quelque sorte (avec masque) _  ;

    …

    le monde des possibles est comme écrasé ;

    …

    ne reste que le parcours fléché _ et à tapis roulant _

    entre deux sujets _ en fait « objets assujettis«  ; certes pas « sujets s’inventant leur propre devenir« , « librement«  !.. _

    qui n’adviendront jamais l’un à l’autre _ non plus qu’à eux-mêmes, d’ailleurs,

    en ce bal des ectoplasmes (hyper) sexués…

    …

    Le triste, est que « cependant vous poursuivez,

    car vous êtes devenue addict

    _ addict aux visages _ ou plutôt masques-leurres (et sans visage, justement !!!) _ qui se déroulent _ ou dévident _ sur l’écran _ électronique _, chaque soir ;

    aux flashs et aux mails ;

    à cette excitation factice

    dont vous ne parvenez plus à vous passer _ du frisson de nuage de possibles (en grappes, et comme à l’infini) suscitant de l’attente… _ ;

    …

    tant il est vrai _ réellement avéré _ que le réseau est une addiction comme une autre,

    avec sa part d’irrationalité et ses zones d’ombre _ qui peuvent, de fait, charmer _ ;

    …

    et dont il est extrêmement difficile de se défaire,

    malgré coups bas, humiliations et rendez-vous manqués » _ à croire que le masochisme primaire et la pulsion de mort, sont considérablement puissants, dirait Freud (en ses « Essais de psychanalyse« )…

    …

    « Dommage que l’on ne puisse filmer ni enregistrer ces rencontres piteuses et drolatiques

    _ je me souviens d’en avoir été jadis le témoin (très amusé !), en un lieu voué à de telles « rencontres«  « de sexe« , vacancières _,

    cela ferait des sketches à l’humour imparable » _ à la Dino Risi : « Les Monstres » et « Les Nouveaux monstres« , autant que « Le Fanfaron » ; plus encore peut-être que bien des comédies acides de Woody Allen… _, s’amuse alors Dominique Baqué, page 122.

    …

    « Une véritable comédie humaine s’y déroulerait sous nos yeux,

    avec pour enjeu majeur « ça ».

    …

    Ça : faire l’amour _ baiser, niquer.

    …

    Car l’une des caractéristiques majeures des rencontres sur le Net

    étant une formidable accélération _ cf Paul Virilio _ du temps,

    vous pouvez vous retrouver dans le lit

    de celui qui était un parfait inconnu il y a une heure à peine

    …

    _ ce qui a pour effet pervers

    _ par la (seule) pente (raide) à toujours « passer à autre chose«  !.. _

    d’épuiser la possibilité même d’une relation ;

    …

    ou de la réduire fatalement, si j’ose dire, à n’être que la répétition de cette première fois :

    …

    soit une relation strictement sexuelle,

    où jamais la dimension affective

    _ vécue désormais comme « étrangère«  et « surnuméraire«  : « parasite«  ! _

    ne viendra _ de « l’extérieur«  ! _ s’immiscer«  :

    …

    voilà qui donne bien à penser…

    …

    Roland Barthes développant cette analyse de la bien plus grande obscénité du sentiment (que du sexe)…

    …

    Et si,

    en dépit du « Méfiez-vous, fillettes« , par lequel le bien avisé _ et avisant !!! _ Yves Michaud ponctue on ne peut plus clairement, par ce titre, son article sur ce lucide livre de Dominique Baqué,

    « vous voulez y aller malgré tout _ Mesdames _,

    alors affutez vos armes,

    soyez drôle,

    cynique ;

    …

    transformez-vous en guerrière du sexe : séduisez, prenez et jetez _  = vengez-vous bien !..

    …

    Surtout n’attendez rien d’autre des hommes _ à commencer par l’envisagement de « construire une relation authentique » (page 14)…

    …

    Amusez vous comme savent le faire les hommes.
    Devenez une dominatrice
    _ à votre tour, faites d’eux vos « poupées » !..

    …

    Ainsi le Net deviendra pour vous _ aussi, à votre tour, donc ! _ ce qu’il est et n’a jamais cessé d’être : l’espace d’un échange généralisé des _ seuls _ corps _ ayant abandonné ce qui leur restait (peut-être ?) d’âme au vestiaire…

    …

    N’y cherchez surtout pas l’amour _ qui ne se recherche jamais !

    il ne fait qu’être trouvé, rencontré, accueilli ;

    et c’est déjà beaucoup, si le voilà qui vient à passer pas trop loin de votre attention flottante… ;

    …

    cela doit (ou devrait) finir tout de même par s’apprendre, à un certain âge ;

    …

    du moins, cela (je veux dire un tel « apprentissage » ; une telle « sagesse de l’amour« )

    peut (ou pourrait) raisonnablement s’espérer

    (sans aller, cependant, jusqu’à s’escompter, toutefois !)… _ :

    …

    il ne sera pas au rendez-vous

    _ car tel n’est pas (du tout !) le mode d’« arriver«  (= « survenir« ) de l’amour…

    …

    « L’amour n’est pas _ du tout ! il le fuit même irrévocablement ! comme la peste ! _ un produit marketing...

    …
    L’heure du marché viendrait-elle soudain de passer

    cet automne ?..

    …

    Titus Curiosus, le 21 décembre 2008

  • Sur l’éthique de professeur : la protestation de dignité de Jacky Dahomay

    En appendice à mes deux précédents articles « De ce que c’est qu’un “maître” de philosophie _ quand s’effondre l’Ecole… » (le 7 décembre) et « Sur le “rencontrer” _ philosophique : le point de vue du “prof de philo”  » le 12 décembre), à propos du très, très riche “Portraits de maîtres _ les profs de philo vus par leurs élèves“, sous la direction de Jean-Marc Joubert et Gilbert Pons, aux Editions du CNRS (paru au mois d’octobre 2008)

    _ auquel manquent un « portrait« , par un Jean-Paul Michel, de Jean-Marie Pontévia ; et un « portrait« , par un Daniel Truong-Loï, de Bernard Sève, à mon humble goût, tout du moins _,

    …

    je veux joindre ce très bel article (dans la rubrique « Rebonds« ) de Jacky Dahomay

    _ qui fut mon condisciple sur les bancs de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Bordeaux vers 1965-66… _

    dans l’édition de Libération d’avant-hier 17 décembre ( à la page 36) ; en commentaire de sa démission du Haut Conseil à l’intégration

    (un très bel article auquel je me permets de joindre 11 (belles, à la seule exception de la toute première) « réactions » de lecteurs sur le site du journal

    (http://www.liberation.fr/societe/0101306133-le-cynisme-des-chiens

    & http://www.liberation.fr/societe/0102306133-reaction-sur-le-cynisme-des-chiens ) :

    …

    17 déc. 6h51 Le cynisme des chiens
    …
    Jacky Dahomay professeur de philosophie à la Guadeloupe, démissionnaire du Haut Conseil à l’intégration.
    …
    Le récit ahurissant fait par un enseignant du Gers concernant l’intrusion dans sa classe de gendarmes et d’un chien, m’a littéralement bouleversé. Et j’ai pleuré. De rage bien entendu. Je suis un vieil enseignant, à la veille de la retraite. Ce métier a été ma seule vocation. Je me suis toujours tenu pour le seul maître dans ma classe après Dieu (s’il existe bien entendu !) et personne n’y entre sans mon autorisation, ni chef d’établissement, ni inspecteur, ni ministre et, a fortiori, ni gendarme ni chien. Impossible ! A moins d’un cas de force majeure grave que le chef d’établissement devra m’expliquer au préalable. Je le dis donc tout net : si une telle chose m’arrivait, je donnerais l’ordre aux élèves de désobéir. Telle est mon éthique de professeur.
    …
    J’estime ma mission d’enseignant plus haute que ma propre sécurité. En vérité, depuis quelques années, les enseignants s’accommodent de bien de choses inacceptables. Oublient-ils ce principe républicain qui veut que l’instruction publique vise aussi à former des citoyens incommodes ? Comment en est-on arrivé là ? Tout se passe aujourd’hui comme s’il y avait une redoutable confusion des rôles, des institutions comme de leurs fonctionnaires. De toute évidence, au niveau des responsables de l’Etat comme au sein de la population, il y a confusion entre l’espace public propre à l’école et d’autres formes d’espaces publics ou communs. Or, l’école n’est pas publique au sens où peuvent l’être les chemins de fer, les télécommunications ou la place du marché. Cela fait des années qu’on croit bien faire en ouvrant l’école sur l’extérieur. La rue y est entrée, avec son lot de désagréments. Si la rue peut enrichir l’expérience, seule l’école donne une véritable instruction. Comment des vérités aussi élémentaires peuvent-elles avoir été oubliées ?

    …

    Admettons qu’un policier ait toute légitimité pour procéder à des fouilles dans les aéroports et dans la rue (à condition bien sûr que cela ne s’adresse pas qu’aux basanés !). Cela lui donne-t-il pour autant le droit de se substituer à l’autorité du maître dans sa classe ? On a du mal à distinguer entre le maître qui impose une domination et le maître qui exerce un magistère. Et comme ce principe s’est perdu, le maître-chien, fût-il gendarme, se sent autorisé lui aussi à prendre la place de l’enseignant à l’école. Et quand un magistrat se permet de croire que la peur du gendarme introduite brutalement à l’école est ce qui préservera les élèves de la délinquance on se demande, bien que n’étant pas gaulois, si le ciel n’est pas tombé sur notre tête ! La peur et la répression ont remplacé la mission éducative de l’école. Quel échec ! Sait-on simplement que lorsque le chien et le gendarme se substituent à l’autorité du maître à l’école, c’est que les loups hurlent déjà aux portes de nos villes. Il s’ensuit en général un bruit de bottes sur les trottoirs.
    …
    Mon cœur donc gronde de colère et qu’on le laisse faire ! Il y a des moments où la raison raisonnante devient impuissante et laisse place à l’indignation. Toutefois, des chiens, préservons-nous de leur rage et de leur cynisme. J’emprunte cette expression, «le cynisme des chiens», à Chateaubriand qui, dans ses « Mémoires d’outre-tombe« , l’utilise pour qualifier les révolutionnaires qui, sous la Terreur, bons pères de famille, emmenaient leurs enfants se promener le dimanche en prenant soin de leur montrer en passant le dada des charrettes qui conduisaient des citoyens à la guillotine. Le cynisme est dans la contradiction voulue et assumée opposant les grands principes humanitaires qu’on affiche et la pratique quotidienne du massacre de citoyens.
    …
    Aujourd’hui, nous avons affaire à une autre forme de cynisme. Dans le spectacle que donne à voir par exemple le gouvernement actuel de la France. Le président Nicolas Sarkozy le premier. Son cynisme consiste à affirmer une chose et son contraire. Dans son agitation ultramédiatisée, il procède à une «désymbolisation» constante des institutions de la république. Il y a bien là un travail d’affaiblissement de l’autorité de ces dernières. Pour parodier Hannah Arendt _ l’auteur de, par exemple « La Condition de l’homme moderne » _, disons qu’il y a aussi perte d’autorité quand les adultes refusent d’assumer le monde dans lequel ils ont mis les enfants, les vouant ainsi à une culture de la violence. Le refus de l’éducation est l’étalage de la répression et le culte de la sécurité. C’est ce refus de l’éducation qui pousse à vouloir incarcérer des enfants de 12 ans. Reste maintenant à obliger des psychiatres à inventer une substance antiviolence qu’on inoculerait aux femmes enceintes, sans leur consentement bien entendu.
    …
    Tout cela est grave, très grave. La démocratie _ c’est-à-dire le suffrage universel ; et dans des conditions d’information, d’explication et de (large) débat suffisamment honnêtes ! _ ne fait pas toute la légitimité d’une république. Un pouvoir tyrannique peut se mettre en place « démocratiquement ». L’Histoire, comme on le sait, ne se répète pas et les formes de totalitarisme à venir sont forcément inédites. Nous sentons bien qu’une nouvelle sorte de régime politique, insidieusement, se met en place. Quand, à l’heure du laitier, un journaliste est brutalement interpellé chez lui, devant ses enfants ; quand des enfants innocents sont arrachés de l’école et renvoyés dans leur pays d’origine ; quand une association caritative est condamnée à de lourdes amendes pour être venue en aide aux sans-abri ; quand… Même si nous n’avons pas encore tous les éléments théoriques permettant de penser ce régime inédit, il se présente déjà avec des signes certains de la monstruosité. Face à tout cela, le Parti socialiste, principal parti d’opposition, se déchire lamentablement. L’heure serait-elle venue, pour nous enseignants du moins, d’entrer dans la désobéissance civile ?
    …
    Je ne parle peut-être pas d’outre-tombe, mais je suis d’outre-mer. Comme beaucoup d’Antillais, j’ai aimé une certaine France malgré l’esclavage et la colonisation, malgré Vichy et la collaboration. Cette France qui, à deux reprises, a su abolir l’esclavage, celle des droits de l’homme et des valeurs universelles. Celle dont l’école, malgré ses aspects aliénants pour nous, a su donner le sens de la révolte à un Césaire _ l’auteur de, par exemple, « Cahiers d’un retour au pays natal » _ ou à un Fanon _ l’auteur de, par exemple « Les Damnés de la terre« . Qu’il faille dépoussiérer cette vieille école républicaine ne signifie pas qu’on doive la jeter avec l’eau du bain. Est aussi à réviser cette identité républicaine hypocrite qui a du mal à s’ouvrir à la diversité. Et quand on constate que Monsieur Brice Hortefeux, ministre de cet affreux ministère de «l’Intégration, de l’Identité nationale et de l’Immigration» aux relents franchement vichyssois, se permet de réunir, à Vichy précisément, les ministres européens chargés des questions d’immigration, on peut légitimement penser qu’il y a là une continuité conservatrice inquiétante. Ce ministre a rendu visite le 10 décembre au Haut Conseil à l’intégration. Je n’y étais pas. J’ai démissionné du HCI. Cette France, qui vient ou qui se met en place sournoisement, je ne l’aime pas. Devrions-nous alors, d’outre-mer, faire dissidence ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr en tout cas c’est que la plus grave erreur serait de se dire, comme à l’accoutumée, que les chiens aboient et que la caravane passe.
    …

    Voilà pour cet important article publié par Jacky Dahomay.

    …

    L’écrivain Edouard Glissant s’est associé à Jacky Dahomay.

    …

    Dans un message parvenu hier à «Libération», celui-ci _ auteur de, par exemple (avec Patrick Chamoiseau) « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi » _ s’adresse ainsi au président du Haut Conseil à l’intégration :

    …

    « J’ai le regret de vous présenter ma démission de membre du Haut Conseil à l’intégration. Celle-ci s’appuie sur ce qui a été prononcé par mon collègue, Jacky Dahomay, avec qui je suis en complet accord. »
    …
    Réactions des lecteurs (sur le site de « Libération ») :
    …
    scarlett    Lamentable
    Vous _ vraisemblablement à ml 69… _ n’avez rien compris, ou vous faites exprès d’être ignoble ? « Qui ne dit mot consent« , dit un proverbe connu. Fallait-il que ce collègue reste pour cautionner un gouvernement qu’il réprouve ? Il y aura toujours de nouveaux Papons pour obéir aux ordres . Qu’ils se déshonorent ! Le véritable honneur est du côté de ceux qui disent NON ! Alors, bravo collègue philosophe. Des textes comme le vôtre nous vont droit au cœur !
    Jeudi 18 décembre à 18h53
    …
    plb    merci
    Monsieur,
    Vous écrivez ce que je n’ai pas su écrire, je n’ai pas de talent pour exprimer ma révolte, ma colère, mon indignation. J’ai pleuré, je n’ai pas dormi, j’ai alerté tous ceux qui peuvent agir autour de moi.
    J’étais enseignante, prof d’Histoire en collège. Quand nous parlions de la Résistance, je disais à mes élèves de 3e qu’il fallait savoir désobéir aux ordres iniques…
    Comme vous, je pense que les chiens et les gendarmes n’ont rien à faire dans l’espace que nous remplissons, les élèves et nous. Lorsque, parfois, je laissais la porte ouverte parce qu’il faisait trop chaud , ils me disaient : « Fermez la porte , Madame... » Parce que ce lieu où nous rencontrions Guy Moquet, Guernica, le peuple de la Commune, ce lieu où ils apprenaient les principes de la République, des Droits de l’Homme, des luttes pour la paix, ce lieu où les murs étaient couverts de phrases de Voltaire, de Montesquieu, d’articles de loi, de photos, de doc’ qu’ils alimentaient, qu’ils surveillaient… Ce lieu _ de parole « libre », confiante, sans espion(s) à la porte _ était devenu le leur, un lieu un peu sacré…
    Certains me demandaient des comptes lorsque je rajoutais une phrase, certains rêvaient parfois au lieu de travailler, et soudain me posaient des questions sur telle loi, tel droit, tel homme ou femme. Rien n’était jamais considéré comme « hors sujet » puisqu’il s’agissait de former des citoyens, des adultes en devenir…
    Nous nous sommes parfois demandé ce que nous ferions si une rafle se produisait comme dans le film « Au revoir les enfants  » de Louis Malle. Ils étaient tous convaincus que je ne laisserais personne « les prendre ». Je leur répondais qu’on ne sait pas, que personne n’est sûr d’être un héros, que certains seraient sans doute plus courageux que moi. Mais je me disais toujours que, non, je ne pourrais pas laisser faire, que je m’interposerais. Parce que c’est notre devoir, parce que je n’aurais pas pu trahir leur confiance _ voilà le mot capital. Comme vous, je n’ai jamais autorisé quiconque à franchir le seuil de la classe sans mon accord préalable.
    Une mission, oui, assumée pendant trente sept ans. Je n’ai eu d’autre ambition que de rester fidèle à cette vocation et cette éthique dont vous parlez si bien. Merci, monsieur. 
    Pierrette LE BERRE, professeur d’Histoire et Géographie à la retraite
    Jeudi 18 décembre à 18h00
    …
    albrecht    merci
    magnifique ! Merci M. Dahomay ! c’est exactement la lettre que je rêvais de lire après (entre autres) le récit de cet instituteur, qui m’a, moi aussi, fait pleurer.
    Jeudi 18 décembre à 17h56
    …
    Thibault    Luttons
    Enfin une voix qui dit les choses telles qu’elles sont. Ah ! Si seulement les éditorialistes de Libération pouvait eux aussi avoir la lucidité de Jacky Dahomay et cesser de voir Sarkozy comme un sincère républicain qui fait ce qu’il peut pour redresser la France. Mais écoutez donc Dahomay et…
    Jeudi 18 décembre à 15h44
    …
    leon darpa    résistance
    Il est rassérénant de lire de plus en plus de ces réactions indignées, motivées, tellement bien écrites… Cette terrible et inquiétante confusion dont parle Mr Dahomay fait son œuvre tranquillement et sûrement, comme une rouille invisible et inexorable… Je le renvoie à sa surprise…
    Jeudi 18 décembre à 14h06
    …
    teletat    intégration
    Merci Monsieur, mais qui est encore capable d’abandonner sa chaise de privilégié ? Surtout pas à France Télévision.
    Jeudi 18 décembre à 12h35
    …
    PHI    Émotion
    Je suis très ému par ce texte, par sa beauté comme sa clairvoyance. Oui, nous voyons venir un totalitarisme « édredon », étouffante protection d’une France qui sent le renoncement, la lâcheté, la fermeture à l’autre…   
    Jeudi 18 décembre à 12h30
    …
    Dom    Bravo
    Bravo Monsieur pour ce texte, puisse-t-il inspirer de nombreux autres citoyens…  
    Jeudi 18 décembre à 10h54
    …
    ted34    Bravo!
    Bravo pour ce texte magnifique !    
    Mercredi 17 décembre à 22h54
    …
    Voir    L’intelligence
    J’ai aimé ce texte sobre et intelligent. Je lui ai accordé du crédit _  = confiance _ car la démission montre symboliquement que l’attraction des ors de la république, si elle peut éblouir les plus faibles ou les plus veules, ne sauraient acheter les esprits intégres.  
    J’espère que la publicité qu’il mérite sera faite à ce texte et qu’il sera suivi de réactions publiques qui nourriront la réflexion collective sur l’enseignement ainsi que sur les insidieuses dérives de notre société. 
    Mercredi 17 décembre à 22h10
    …
    ml69    Zut alors…
    Mais comment va t on pouvoir faire les testings maintenant ? et puis les revues de livres d’histoire pour les adapter à la diversité ? J’adore les personnes pensant que leur démission va enfin déciller les yeux des « mal-pensants ». Que d’égo mal placé. La politique de la chaise vide est la première manifestation de la stupidité. Il ne va pas nous manquer le philosophe…

    Mercredi 17 décembre à 21h05
    …

    Quelque chose serait-il en train de changer, frémir, bouger, dans la république de France ?..

    …
    Titus Curiosus, le 19 décembre 2008

  • le « Didon & Enée » de Purcell, de MusicAeterna : « Un grand disque de l’année » : un jugement qui me conforte !..

    Sur le « Dido & Aeneas » d’Henry Purcell de MusicAeterna (CD Alpha 140)…
    …
    A propos des « rigidités » de la critique, et de ses difficultés à s’extirper (assez !) de ses habitudes et horizons d’attente (un peu trop stéréotypés)
    (cf mon précédent article _ du 17 juillet à propos « de la critique musicale« )
    …
    cet article-ci de Christophe Huss sur le site de classicstodayfrance :

    http://www.classicstodayfrance.com/review.asp?ReviewNum=2937
    …
    « Alerte générale ! Alerte au fou ; au génie !
    Ce qui se passe ici est à « Didon et Énée » ce que l’enregistrement de René Jacobs est aux « Saisons » de Haydn :
    une œuvre bien servie au disque, déjà, mais relue par un chef extralucide, à la tête d’une étonnante bande
    de Sibériens et de trois
    _ ou plutôt seulement deux : Simone Kermes (Didon) et Deborah York (Belinda) _ chanteurs « importés ».
    …
    Et c’est à ne pas en croire ses oreilles, tant la puissance atmosphérique de la direction et des prestations vocales est d’emblée saisissante
    _ on ne saurait mieux dire !
    Teodor Currentzis pose les banderilles dès l’ouverture,

    Simone Kermes, trois minutes plus tard, dans un « Ah! Belinda ! » qui vous fera fondre en larmes.
    …
    Ce « Didon et Énée » est comme éclairé, irradié, en proie à une « possession musicale »,

    qui évidemment ne manque pas de rendre le premier tableau de l’Acte 2 (celui des sorcières) assez incomparable,
    malgré un choix discutable de « la » sorcière (Oleg Ryabets).
    …
    Partout, Currentzis instille le fiel, la menace, le doute
    _ en effet ! et le théâtre est au comble  de l’émotion !

    …
    Simone Kermes qu’on connaît pyrotechnicienne se fait fragile et bouleversante ;
    Deborah York est une Belinda modèle.

    Les voix « secondaires » et les chœurs montrent qu’avec un chef pas comme les autres on peut donner une leçon de baroque en Sibérie !
    Eh oui !!!
    …
    Et je vous laisse être happé par le tourbillon émotionnel de la fin de l’ouvrage…
    …
    Je n’en suis toujours pas revenu : voilà l’un des grands disques de 2008…
    …
    Christophe Huss

    …
    A comparer avec mes remarques de l’article du 7 novembre : « retour aux fondamentaux en musique » :
    …
    « un (très impressionnant, par son énergie et sa vérité _ ou profonde justesse _ dramatique) “Dido & Aeneas” de Henry Purcell, sur un livret de Nahum Tate (”représenté en 1689, au pensionnat de M. Josias Priest, à Chelsea” _ mais peut-être “chanté d’abord à la cour de Charles II, vers 1683/84“…),
    par The New Siberian Singers (the chamber choir of the Novosibirsk State Academic Opera ans Ballet Theatre),
    MusicAeterna,
    sous la direction
    _ tous _ de Teodor Currentzis,
    avec, pour les trois principaux solistes (interprétant “Dido“, “Belinda” et “Aeneas“), Simone Kermes, Deborah York et Dimitris Tiliakos :
    CD Alpha 140″…

    …
    Ainsi, un peu plus loin dans l’article, que ceci :

    …

    Je soulignerai seulement l’énergie _ formidable_ au service de la plus étonnante “justesse” qui soit, du CD “Dido & Aeneas” (CD Alpha 140), de Teodor Currentzis, à Novosibirsk, avec Simone Kermes, Deborah York, ainsi que Dimitris Tiliakos : s’inspirant, par un renouvellement de “génération” de l’impulsion “Alpha” d’un Vincent Dumestre…

    Un enregistrement véritablement enthousiasmant ! et justifiant mon annonce d’un “retour aux fondamentaux” de la musique _ ainsi, ici, que du Baroque musical !

    …

    Ouf ! Je me sens un peu moins esseulé
    à porter crédit
    au jugement de goût
    de mes oreilles !

    …

    Merci, Christophe Huss !
    …
    Titus Curiosus, ce 15 décembre 2008

  • Sur le « rencontrer » _ philosophique : le point de vue du « prof de philo »

    Pour prolonger l’article précédent, à propos de “Portraits de maîtres _ les profs de philo vus par leurs élèves“, sous la direction de Jean-Marc Joubert & Gibert Pons, aux Editions du CNRS (paru au mois d’octobre 2008),

    ce message à Frédéric Brahami, en accompagnement de l’envoi de mon article précédent _ « de ce que c’est qu’un « maître » de philosophie _ quand s’effondre l’Ecole » _ où je cite des extraits _ passionnants ! _ de sa contribution à ce livre (aux pages 139 à 142) :

    …

     De :   Titus Curiosus

    Objet : Article sur « Portraits de maîtres »
    Date : 10 décembre 2008 06:48:37 HNEC
    À :   Frédéric Brahami

    …

    Etat des lieux provisoire
    sur le recueil « Portraits de maîtres _ les profs de philo vus par leurs élèves » (aux Editions du CNRS).
    …
    Je pense que je rédigerai un article plus synthétique
    _ ainsi que « critique » _
    sur ce « recueil » de témoignages un peu inégal, dans sa diversité,
    en même temps que nécessaire
    quand l’École est menacée ;
    …
    et le rôle que peuvent jouer
    des profs de philo
    ,
    qui n’auront pas nécessairement de « disciples »,
    mais marqueront tout de même; et peut-être en profondeur,
    pour leur vie d’ »homme »
    (et « non in-humain », comme le dit Bernard Stiegler dans « Prendre soin 1« )
    quelques uns des « élèves »
    que l’institution scolaire
    leur a permis
    _ donné l’occasion, explosive parfois _ de « rencontrer »…
    …
    Voici un lien pour mon  article
    « de ce que c’est qu’un « maître » de philosophie _ quand s’effondre l’Ecole »

    …

    D’autre part, voici ce que j’ai pu écrire _ et qui avait paru sur le site Ars Industrialis de Bernard Stiegler le 5 avril 2007 _
    sur le « point de vue » du « prof de philo » (de Terminale, au lycée) quant au « rencontrer » ses élèves
    dans l’activité du « philosopher »
    du (simple) cours de philo…

    …
    Je cite un « passage » de l’article…
    …
    Bien à toi
    (où en es-tu de ton travail sur les Maistre, Bonald, etc… ?
    car j’ose l’attendre, depuis que tu m’en as parlé !..),
    …
    Titus
    …
    Voici _ sans retouches _ l’extrait de cet article de mars-avril 2007 :
    …
    Ce régime assez divers de tonalités diverses de « rencontres », je l’éprouve particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _ grande _ de mes élèves _ et des progrès que j’en attends, que j’en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _ car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l’acte). Même si j’œuvre _ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l’examen de fin d’année _ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut plus complaisamment, et avec courbettes, s’y laisse prendre.
    …
    La classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n’ont heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu d’activité permanent _ et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien sûr, l’inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la parole et plus encore à l’écoute, ainsi qu’à la critique bienveillante, encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d’abord, bien sûr du professeur, responsable de l’entité « classe » et de sa « vérité » _ un lieu, donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu électrique où doit progresser, et progresse la conscience…
    …
    Entrer dans la classe, s’approcher de la chaire, et après avoir déballé l’attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après « l’appel » _ au cours duquel je m’avise avec soin de l’état de chacun par ce qu’annonce son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d’abord de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l’échange vivant de nos regards, commencer à parler. A convoquer le sens _ « Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !« _, à partir de notre commun questionnement, notre socratique _ et « pentecôtique » ? _ dialogue.
    …
    Voilà qui réclame infiniment de présence, c’est-à-dire d’attention, de ré-flexion, de chacun et de tous _ et d’abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice exigeant. A l’aune de l’idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment possible en grande forme !

    …

    Car ici et maintenant, en cette salle de classe, tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée _ de s’interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d’oser, en confiance, à s’essayer à juger. Et puis justifier ses raisons.

    …

    Dans l’espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l’espace formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu’il faut espérer adaptée, l’échange de nos paroles, de nos phrases, s’essayant et se mesurant, par l’effort du « penser » à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé, du bien pensé…

    …

    Emmanuel Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ?«  (dans « La Religion dans les limites de la simple raison » _ vigoureux opuscule contre la censure). Soit une rencontre avec l’idéal de vérité et de justesse du jugement, dans l’échange à la fois inquiet et joyeux du « juger ».

    …

    De même que pour Montaigne, instruire, c’est essentiellement former le jugement. Exercice pédagogique exigeant.

    …

    Voilà ce qu’est la rencontre pédagogique philosophique.

    …

    Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et par l’échange _ et cette « rencontre » de vérité. Et pour _ c’est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse. Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour chacun. Car, « le style, c’est l’homme même« , nous enseigne Buffon en son « Traité du style« .

    …

    Comment accéder à « son » style ? Comment accomplir une œuvre qui soit vraiment « sienne » _ et sans se complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c’est l’affaire d’une vie, pas seulement d’une année de formation de philosophie.

    …

    Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un élan _ même si elle n’est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que l’aider de conseils à ne pas s’égarer dans de premières voies qui aliéneraient ; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et positivement, son propre chemin. « Vadetecum« , recommandait Nietzsche dans « le Gai savoir » à qui désirait un peu trop mécaniquement devenir son disciple, le suivre : « Vademecum, vadetecum« … La réussite du maître, et c’est un paradoxe bien connu, c’est l’émancipation _ autonome _ de l’élève.
    …
    J’adore, pour cela, cette situation « pédagogique », bien particulière, sans doute, à l’enseignement de la philosophie _ ou plutôt du « philosopher » : « on n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher« , disait encore Kant, après Socrate, et d’autres. C’est que c’est un art, et pas une technique. Un art un peu « tauromachique » _ c’est-à-dire n’hésitant pas à s’exposer mortellement à la corne du taureau _, à l’instar de la mise en danger qu’évoque si superbement Michel Leiris dans sa préface à « L’âge d’homme« .

    …

    Situation particulière encore, aussi, peut-être, à ma pratique personnelle _ si tant est que j’ose une telle expression _ de cet enseignement « philosophique », tel que je le conçois, comme je l’ai bricolé, cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives d’élèves. Car j’ai aussi bien sûr beaucoup appris d’eux, par eux, avec eux, dans ce ping-pong d’une classe vivante, où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous « rencontrons »par le questionnement vif et exigeant de la parole.

    …

    Comme j’ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d’humanité, dans toute sa modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge _, une personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.
    …
    Avec les élèves : voilà, j’aime ça.

    …
    Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d’avoir _ et d’être rétribué pour cela _ à « rencontrer » ainsi, en mon service hebdomadaire, mes élèves…

    …

    En partie indépendamment de son efficacité, certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une joie portante. Une vivifiante jeunesse.

    …
    Même si pour certains, voire beaucoup d’entre ces élèves _ et au pire, mais c’est quand même très rare, une classe entière : alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien d’intéressant n’advient durant tout ce temps. Pas d’étincelle, pas de lueur s’allumant au moins dans la prunelle de l’œil, pas d’enthousiasme, pas de progrès… Les dieux, qui sont « aussi dans le foyer«  _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant_, se taisant désespérément alors, n’inspirant aucune pensée, n’éveillant aucun éclair d’intelligence, désertant tristement les tentatives d’échanges… « Le grand Pan » est mort pour ceux-là. Je n’aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs d’Éphèse… C’est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en convenir. On se console en se disant qu’on sème _ et qu’on aura semé _ pour l’avenir…

    …

    Mais c’est déjà, objectivement, le jeu statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _ pour combien de temps, les budgets se réduisant ? _ par la configuration des espaces et constructions scolaires et des emplois du temps… Jeu statistique aidé, accéléré ou retardé, par l’évolution _ ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des « structures »… L’acteur, se démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et par sa modeste mais nécessaire contribution, le système pourtant maintenu en état, et qui continue à présenter une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité… Pour combien de temps ? Et avec quelles énergies ?
    …
    Dans la vie, c’est pareil : j’aime « rencontrer », j’aime « échanger », j’aime cette situation électrique de « désirs » (= curiosités) « croisés » _ même, et c’est la règle, de fait comme de droit, peu érotisés : cela m’arrange, je suis plutôt un chaste.  Cela n’empêchant pas une vive et permanente dimension « esthétique » du vivre, de l’ordre même du jubilatoire _ jusqu’à l’éclat de rire joyeux…

    …

    Même si la plupart du temps, je dois en convenir, j’ai le sentiment de croiser pas mal d’ombres. Et pas de celles, errantes, qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d’un François Couperin.
    …
    Etc…
    …

    Fin du message à Frédéric Brahami.

    …
    Titus Curiosus, ce 10 décembre 2008