Étiquette : Crescendo Magazine

  • A propos de la très féconde précocité de Felix Mendelssohn (1809-1847), un intéressant article d’Alain Pâris sur la récente édition Breitkopf d’un Urtext de ses Sonates pour violon et piano (composées entre 1820 et 1838)…

    Procédant, comme chaque petit matin à mon réveil, à ma lecture de la presse notamment musicale,

    voici que je découvre sur le toujours très riche Crescendo Magazine un fort intéressant article d’Alain Pâris « Sonates pour violon et piano de Mendelssohn » consacré à la récente édition Breitkopf d’un Urtext des Sonates pour violon et piano de Felix Mendelssohn (Hambourg, 3 février 1809 – Leipzig, 4 novembre 1847), insistant, à fort juste titre, sur la très féconde et vraiment magnifique précocité de cet étonnant wunderkind…

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    Mais aussi je m’étonne que pas une seule fois en son article Alaîn Pâris ne mentionne le nom de la sœur aînée de Felix, Fanny (Hambourgg, 14 novembre 1805 – Berlin, 14 mai 1847), qui a précédé son frère dans la composition musicale : tous deux ayant été les élèves de Carl-Friedrich Zelter (Berin, 11 décembre 1758 – Berlin, 15 mai 1832)…

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    Sonates pour violon et piano de Mendelssohn

    par Alain Pâris
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    Mendelssohn est probablement l’un des compositeurs du XIXe siècle dont la connaissance musicologique a connu les développements les plus spectaculaires – et tardifs, voilà ! On sait que le jeune Felix était d’une étonnante précocité – oui… Mais ses œuvres de prime jeunesse n’étant pas accessibles dans un premier temps, elles n’ont été prises au sérieux qu’un bon siècle après sa disparition – le 4 novembre 1847 ; soit à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Yehudi Menuhin – New-York, 22 avril 1916 – Berlin, 12 mars 1999 – , le premier, exhuma son concerto pour violon et cordes en ré mineur – qu’il édita et publia en 1952. Début du grand chamboulement : il allait falloir attribuer un numéro à celui que l’on considérait comme « le » concerto pour violon de Mendelssohn – le célèbre  concerto en mi mineur Op. 64, que Yehudi Menuhin enregistra avec Wilhelm Furtwangler en 1952. Numéro 2, donc, numérotation qui n’est toujours pas entrée dans les mœurs. Et il y a eu les – superbes ! – symphonies pour cordes, une douzaine, plus une en un seul mouvement (n’y voyez aucune allusion à la douzaine d’œufs chez le crémier). Et d’autres concertos encore. Il avait la plume facile le petit Felix.

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    Mais ce n’est pas tout ! En cherchant bien, les musicologues mendelssohniens ont découvert l’existence de versions alternatives à ses créations majeures, car Felix remettait sans cesse – voilà ! – ses œuvres sur le métier.

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    Ce qui nous amène – nous y voici donc – à ses sonates pour violon et piano dont Breitkopf publie un urtext, signé Birgit Müller. Là encore, il faut parler au pluriel – oui, oui – et non plus se limiter à la sonate pour violon et piano, op. 4, en fa mineur (MWV Q 12), unique en son genre dans la plupart des catalogues mendelssohniens de référence, car la seule publiée de son vivant – dont acte. Nous devons maintenant compter – non seulement – avec les essais de la prime jeunesse, certains incomplets, n’en parlons pas,  – ainsi que – un autre parfaitement achevé (une sonate en fa majeur, MWV Q 7), et – mais aussi – une sonate tardive également en fa majeur (MWV Q 26), restée inédite pendant plus d’un siècle, exhumée par Yehudi Menuhin au milieu du XXe, dont on connaît deux versions.

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    Toutes ces sonates ainsi que les mouvements isolés et inachevés avaient été publiés dans le cadre de l’édition critique des œuvres de Mendelssohn. Le volume que propose aujourd’hui Breitkopf est un tiré à part des trois sonates achevées avec les deux versions de la dernière. À noter que l’édition réalisée par Menuhin (Peters), qui a donné lieu à plusieurs enregistrements, est une synthèse de ces deux versions d’une authenticité contestable. La présente édition remet les pendules à l’heure – merci !

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    Mendelssohn, Sonates pour violon et piano, Breitkopf & Härtel, EB 9557.

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    De ces « Sonates pour violon et Piano«  – en fa majeur MQ 7 (de 1820), Op. 4 en fa mineur MQ 12 (de 1823), en fa majeur MQ 26 (de 1838), ainsi qu’une autre, en fa majeur/ré mineur MQ 18 (au final de la décennie 1820) – de Felix Mendelssohn, je possède le beau CD Hyperion CDA 68322 « Mendelssohn – Violin Sonatas » d’Alina Ibragimova  et Cédric Tiberghien – enregistré à Londres du 19 au 31 janvier 2021 – , qui comporte aux pages 8 à 10 de son livret un très précieux article détaillé de présentation de ce CD par R. Larry Todd, auteur par ailleurs d’un très intéressant « Mendelssohn : A Life in Music, Fanny Hensel : The Other Mendelssohn« …

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    C’est tout à fait intéressant !

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    Ce lundi 31 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Ecouter le lumineux jeu apollinien de Francesco Piemontesi dans les deux Concertos pour Piano de Johannes Brahms, Op. 15 (de 1859) et Op. 83 (de 1881), avec Manfred Honeck dirigeant le Gewandhausorchester Leipzig…

    Parce que j’aime beaucoup, beaucoup Brahms (Hambourg, 7 mai 1833 – Vienne, 3 avril 1897),

    ainsi que le jeu du pianiste Francesco Piemontesi (Locarno, 7 juillet 1983) – auquel j’ai consacré jusqu’ici pas moins de 10 articles de mon blog encherchantbien.fr depuis celui en date du 26 décembre 2018 « Un pianiste très éminent, à suivre : Francesco Piemontesi, en un concert Liszt, à Lugano« … – ,

    il m’était difficile de passer à côté des deux récents CDs Brahms de celui-ci, avec Manfred Honeck (Nenzing, 17 septembre 1958) dirigeant le Gewandhausorchester Leipzig fondé en 1781 :

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    _ le CD Pentatone PTC 518 7461 « Brahms – Piano Concerto n°2 and Three Intermezzi Op. 117 » – enregistré à Leipzig les 10 et 11 avril 2025, et paru le 19 septembre 2025 – et sur lequel sont consultables les articles de Christophe Huss « «2e concerto de Brahms», Francesco Piemontesi et Manfred Honeck » (Le Devoir, 26 septembre 2025), David A. McConnell « Review: Brahms – Piano Concerto No. 2 – Piemontesi, Gewandhausorchester, Honeck » (The Classic Review, septembre 2025), Patrice Lieberman « Francesco Piemontesi et Manfred Honeck, Brahms aux sommets » (Crescendo Magazine, 27 octobre 2025), Salvatore Sciafani « Transparence et lyrisme : Piemontesi et Honeck font chanter Brahms au Gewandhaus » (ResMusica, 7 novembre 2025) et, en un avis dissonant, Dave Hurvitz « Basically Boring Brahms from Piemontesi and Honeck » (Classics Today.com , 21 mars 2026) ;

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    _ et le tout nouveau CD Pentatone PTC 518 7417 « Brahms – Piano Concerto n°1 and Six Pieces Op. 118 » – enregistré à Leipzig les 18 et 19 décembre 2025, et qui vient tout juste de paraître… – , pas encore critiqué en revues…

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    Eh bien, j’apprécie beaucoup ce jeu apollinien, fluide et si lumineux, du pianiste tessinois Francesco Piemontesi, qui appartient pour moi à la famille des pianistes auxquels vont mes préférences pour leur absolu naturel, si proche de l’intimité, sans esbroufe, tels un Steven Kovacevich (San Pedro, 17 octobre 1940), un  Aleksei Lioubimov (Moscou, 16 septembre 1944), ou encore un Ronald Brautigam (Amsterdam, 1er octobre 1954), parmi pas mal d’autres…

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    Et dans Brahms j’aime beaucoup aussi, bien sûr, l’immense Evgeni Koroliov (Moscou, 1er octobre 1949)…

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    De même que je me souviens avec toujours très vive émotion du CD Decca – enregistré à Londres du 20 mai au 1er juin 1962 – de Clifford Curzon avec George Szell dans le Concerto pour Piano n°1 de Brahms…

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    À suivre donc, avec très grand plaisir, 

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    Ce dimanche 30 août 2026, Francis Lippa – Titus Curiosus

  • Magnifier le magique coffret de 3 CDs DG « Bohuslav Martinů – The Symphonies – Bamberger Symphoniker – Jakub Hrusa » : la célébration de Crescendo Magazine hier, après mon article en date du 21 mai dernier…

    Magnifier le magique coffret de 3 CDs DG 486 7810 « Bohuslav Martinů – The Symphonies – Bamberger Symphoniker – Jakub Hrusa » : la célébration de Crescendo Magazine hier 27 août par Serge Martin « Jakub Hrůša magnifie le puzzle multiforme des symphonies de Martinů« , après mon article « Bohuslav Martinů au pinacle : ses 6 symphonies sublimement interprétées par les Bamberger Symphoniker dirigés par un Jakub Hrůša en état de grâce… » en date du 21 mai dernier,

    tel est ce jour le 21ème article, depuis celui du 25 septembre 2021 « Ecouter les fantasques « Nuits magiques » de Bohuslav Martinů…« ,  que je consacre à ce compositeur que je porte au pinacle, selon mon principe que la plus belle musique fait un immense bien, qu’il importe d’aider à partager le plus largement possible…

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    Jakub Hrůša magnifie le puzzle multiforme des symphonies de Martinů

    par Serge Martin

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    Bohuslav Martinů (1890-1959) : Symphonie n° 1 H. 289 ; Symphonie n° 2 H. 295 ; Symphonie n° 3 H. 299 ; Symphonie n° 4 H. 305 ; Symphonie n° 5 H. 310 ; Symphonie n° 6 « Fantaisies symphoniques » H. 343.

    Bamberger Symphoniker, Jakub Hrůša, direction. Texte de présentation en anglais. 3 CD DGG 4867810.
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    Crescendo avait annoncé cette intégrale Martinů dans ses cinq albums pour passer la semaine du 16 mai dernier. La disponibilité physique du coffret permet d’affiner – voilà – une perception déjà fort favorable. En premier lieu pour la personnalité du chef Jakub Hrůša, qui accomplit depuis plusieurs années de bien belles choses – absolument ! – à la tête de son Orchestre symphonique de Bamberg. Un succès qui lui a valu de prendre la succession de Pappano à Covent Garden. En second lieu parce que l’orchestre de Bamberg – comportant, déjà, de nombreux musiciens tchèques d’origine – a une tradition avec Martinů, dont il a gravé en 1987-1988 la deuxième intégrale des symphonies sous la baguette de Neeme Järvi (après la version historique de Václav Neumann). Ensuite parce que la belle intégrale de Jiří Bělohlávek à la tête de la Philharmonie tchèque n’avait pu être menée à bon port. C’est dire si nous avions besoin – oui – d’un enregistrement bénéficiant de toute l’excellence technique actuelle, mise au service d’un chef qui ait une vision d’ensemble – voilà – de ce superbe massif symphonique en constante mutation – oui.

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    Un écho tardif mais concentré de l’art de Martinů

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    Paradoxalement, Martinů ne vint que fort tard au genre symphonique. Il a 52 ans lorsque Serge Koussevitzky crée à Boston, en 1942, la première symphonie qu’il lui a commandée. La sixième et dernière symphonie sera achevée en 1953 et créée deux ans plus tard. Toute l’œuvre symphonique de Martinů a donc été écrite sur une durée d’un peu plus de dix ans – voilà. L’époque de leur composition croise la tension des années de guerre – oui – et, après celle-ci, les atermoiements du compositeur pour un retour dans sa patrie, où, redoutant l’influence soviétique, il ne retourna pas, préférant s’installer en France – c’est bien cela.

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    C’est dire si cette musique reflète à la fois – voilà, voilà le creuset complexe et riche – la dynamique de la société américaine, l’esprit de finesse de l’impressionnisme français et un chaleureux sentiment national qui s’exprime par le recours à des mélodies populaires et des mouvements de danse.

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    Un merveilleux travail de synthèse – exactement !

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    Autant de pistes dont Hrůša fait un usage méticuleux – soigneux en même temps que fluide – tout en restituant à l’ensemble sa personnalité très particulière – singulière, en effet. On est fasciné par sa capacité à générer cette indicible rumeur des cordes, que l’on croyait propre à la Philharmonie tchèque mais qui, dès le « moderato » introductif de la 1re symphonie, impose son climat aussi secret qu’obsédant – voilà, voilà.

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    Le chef construit également à merveille le climat organique de ces œuvres, suscité par l’accumulation de courtes cellules, motiviques et rythmiques, qui crée un climat d’effervescence – sans pathos – tout au long de l’exécution. Le jeu complexe des répétitions en vient presque à faire de Martinů un précurseur inattendu de la musique répétitive. Une chose est certaine : l’attention minutieuse aux archétypes de l’écriture de Martinů permet au chef de bâtir de passionnants ensembles qui s’imposent autant pour leur mobilité créatrice – oui – que, par contraste, pour la profondeur – voilà : ce sont des mots présents et récurrents en mes propres articles de mon blog encherchantbien.fr – de certains mouvements lents. Il reste chez le compositeur tchèque des accents de mélancolie poignante – oui – , un sens permanent de l’interrogation – oui : rien d’asséné – qu’il faut savoir servir pleinement sans jamais s’appesantir – absolument ! – — et, ici, Hrůša fait merveille – oui !

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    L’écriture de Martinů délègue un rôle moteur aux instruments solistes – oui – , particulièrement les bois et les cuivres, qui créent des dialogues, brefs mais pertinents, avec la masse orchestrale, un peu à l’instar de ceux du ripieno et du tutti propres au concerto grosso – oui – , dont le compositeur était d’ailleurs friand. Et ici, les solistes survoltés du Symphonique de Bamberg jouent à fond le rôle de relance pertinente et vivace – oui – de la forme musicale.

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    Autant de qualités qui permettent à Jakub Hrůša de s’inscrire sans conteste à la tête de la discographie actuelle de ces symphonies – voilà. On peut alors apprécier le mélange de légèreté printanière et de gravité pensive – oui – de la première symphonie, l’effervescence rythmée de la deuxième, l’engagement déterminé de la 3e avec ses références beethovéniennes en temps de guerre, la joie salvatrice de la libération de la 4e — qui entoure un largo central introspectif —, la force rythmique de la 5e conjuguée à des moments d’éternité dans ses sections lentes – oui, oui. Le tout débouchant sur la prodigieuse synthèse – voilà – de la 6e symphonie, qui récupère et récapitule dans un geste magnifique toutes ces fidélités stylistiques qui font le prix de l’écriture de Martinů – c’est parfaitement dit là. On a rarement été aussi minutieux dans le détail et aussi architecte dans la construction discrète de ces grands ensembles qui ont la discrétion – qualité martinienne : pas de tapage, pas d’esbroufe – de ne pas s’afficher comme tels. Une intégrale qui fait désormais référence – tout à fait : un régal !

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    Son : 9 — Livret : 7 — Répertoire : 10 — Interprétation : 10

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    Écouter Martinů fait grand bien.

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    Ce vendredi 28 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Les OPA sur l’art : le constat archi-lucide de Pierre-Jean Tribot aujourd’hui à propos des musiques d’orchestre, comme celui de Jean Clair en 2011 à propos des arts plastiques « contemporains »…

    C’est avec grande satisfaction que je lis ce dimanche matin 23 août le détail ultra-précis de l’article archi-lucide, et absolument passionnant en la perspicacité de son analyse ultra-fouillée, de Pierre-Jean Tribot « Partout et nulle part : la nouvelle condition des chefs et cheffes d’orchestre ? » paru hier sur le site de Crescendo Magazine – et que je vais présenter in extenso ici avec de menues farcissures miennes – , qui me rappelle fortement ma lecture attentive en 2011 de « L’Hiver de la culture » du cher Jean Clair,

    à laquelle lecture j’avais consacré sur mon blog encherchantbien.fr d’abord un premier article, en date du 12 mars 2011, « OPA et titrisation réussies sur « l’art contemporain » : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en « L’Hiver de la culture »« , suivi d’un autre le 16 juillet suivant, « Un entretien magique : avec Jean Clair (et passages d’anges !) à propos de ses « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture », le 20 mai dans les salons Albert-Mollat« , en commentaire a posteriori de mon entretien (magique ! on l’entend même penser…) avec lui dans les salons Albert-Mollat de la librairie Mollat le 20 mai 2011 où j’avais pu le faire inviter, à propos de ses deux récents livres, en 2011, « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture« …

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    Pierre-Jean Tribot, Rédacteur en chef de Crescendo Magazine

    Pierre-Jean Tribot a étudié la musique (Cor d’harmonie) et l’Histoire (Universités Paris-IV Sorbonne et Université Libre de Bruxelles).

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    Il a été rédacteur en chef de ResMusica.com (2009-2015), vice-président des International Classical Music Awards (2012-2015) et chroniqueur pour la RTBF Musiq3. Depuis janvier 2016, il est chroniqueur pour Crescendo Magazine et Rédacteur en chef depuis septembre 2018. Il est l’un des animateurs du réseau Music&Arts Networks de Paris qui œuvre à une nouvelle approche de la musique classique et administrateur de l’éditeur musical XXI Music Publishing qui édite la Ravel Edition.

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    Pierre-Jean Tribot a collaboré avec différents orchestres à travers l’Europe : Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Orchestre Symphonique de Bilkent à Ankara ou Orchestre de Chambre des Cameristi della Scala (Milan). Passionné par le patrimoine, il  est l’auteur de différents ouvrages sur les communes de la région de Bruxelles, l’Exposition universelle de Bruxelles 1958 et l’Atomium. Dans le domaine audiovisuel, il a participé à un projet de valorisation des fonds  de la RTBF au bénéfice des publics enseignants pour le compte de la Fédération Wallonie-Bruxelles. 

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    Voici donc ce très remarquable article – d’une richesse de détails formidablement informés absolument magnifique ! – de Pierre-Jean Tribot, qu’il consacre aux soubassements financiers des nominations des chefs d’orchestre, en leur évolution, et en leurs cadres à la fois spatiaux et temporels :

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    Partout et nulle part : la nouvelle condition des chefs et cheffes d’orchestre ?

    par Pierre Jean Tribot

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    Le 2 avril 2024, le Chicago Symphony Orchestra annonce son prochain directeur musical : un chef de vingt-huit ans. Il dirige déjà l’Orchestre de Paris, tient encore l’Orchestre philharmonique d’Oslo, et s’apprête à prendre, la même saison, le Royal Concertgebouw d’Amsterdam. Quatre orchestres parmi les plus prestigieux du monde, deux continents, un homme né en 1996. Klaus Mäkelä n’a pas encore trente ans, et il tient déjà, sur le papier, davantage d’orchestres de premier rang que la plupart des chefs n’en dirigeront dans toute une vie.

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    Quarante ans plus tôt, un autre prodige, tout aussi précoce, avait fait l’inverse exact. Simon Rattle, courtisé de partout dès le milieu des années 1980, choisit de rester dix-huit ans dans une seule ville de province, Birmingham, à bâtir un seul orchestre. Entre ces deux images – tel est le point de départ de la réflexion-analyse hyper-fouillée, dans l’espace et dans le temps, de Pierre-Jean Tribot – tient toute la mutation d’un métier – voilà. Car ce que cette génération est en train de faire du poste de directeur musical, ce n’est pas l’occuper : c’est le multiplier — et, ce faisant, elle vide peut-être de sa substance – voilà – la fonction même que Rattle avait passé sa vie à remplir – quelles sont donc les responsabilités d’une telle mutation ?, telle est la question de départ de l’enquête de main de maître menée…

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    Le portefeuille

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    Regardons la carte plutôt que la partition. Klaus Mäkelä est le porte-drapeau d’un modèle, non un cas isolé – voilà : un exemple de cas significatif parmi bien d’autres. À partir de la saison 2027-2028, ses deux responsabilités principales seront Chicago et Amsterdam — un orchestre américain de tout premier rang et l’un des plus légendaires des orchestres européens —, après avoir mené de front, des années durant, Oslo et Paris. Mais le cas le plus vertigineux est ailleurs : Tarmo Peltokoski, né en 2000, détient déjà cinq postes permanents. Directeur musical à Toulouse, à Riga et bientôt à Hong Kong ; chef invité principal à Rotterdam et à Brême. Trois directions musicales sur deux continents, à vingt-cinq ans, avant même d’avoir vécu une carrière – une expression qui parle.

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    Ils ne sont pas seuls. Lahav Shani, qui vient de quitter Rotterdam, prend en 2026 le Philharmonique de Munich — le poste laissé vacant par Gergiev — tout en conservant l’Orchestre philharmonique d’Israël. Tabita Berglund prend Bergen en 2027 tout en étant déjà cheffe invitée principale à Detroit comme à Dresde. Le vocabulaire même a changé : on ne parle plus d’un chef et de son orchestre, mais d’un chef et de ses postes – voilà – , comme on parlerait d’un gérant et de ses lignes. Le directeur musical est devenu un gestionnaire de portefeuille – voilà, voilà : d’où les liens que j’ai opéré avec les analyses de Jean Clair sur les titrisations dans les arts plastiques….

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    Le jeunisme

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    Car l’ubiquité n’est qu’une face du phénomène ; l’autre est une course à la jeunesse devenue, elle aussi, systématique. En une quinzaine d’années, nommer un chef de moins de trente ans à la tête d’un grand orchestre a cessé d’être un événement pour devenir une manière de faire – courue. Andris Nelsons prend – ici encore le mot parle… – Birmingham à vingt-huit ans, Vasily Petrenko Liverpool à vingt-neuf, Gustavo Dudamel Göteborg à vingt-cinq puis Los Angeles à vingt-huit, Yannick Nézet-Séguin l’Orchestre Métropolitain de Montréal à vingt-cinq, Robin Ticciati l’Orchestre de chambre écossais à vingt-cinq, Lionel Bringuier la Tonhalle de Zurich à vingt-six, Lorenzo Viotti l’Orchestre philharmonique des Pays-Bas à vingt-neuf, Daniel Harding sa première phalange à vingt et un. Le mouvement gagne toutes les latitudes et toutes les enseignes : Aziz Shokhakimov à Strasbourg, Elim Chan d’Anvers à San Francisco — dont elle devient la première directrice musicale de l’histoire —, Jonathon Heyward à Baltimore à trente ans, premier chef afro-américain à la tête de l’orchestre en cent six ans. La liste s’allonge à chaque saison, au point qu’un site spécialisé tient à jour – tiens, tiens… – le palmarès des « plus jeunes chefs principaux du monde ». Et le point de bascule symbolique porte un nom : Klaus Mäkelä – nous y revoilà donc – , chef principal d’Oslo à vingt-deux ans, directeur musical de Paris à vingt-quatre.

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    Ce que révèle cette course n’est pas d’abord musical – tiens donc… Elle trahit l’angoisse d’un milieu – de la musique – vieillissant qui cherche dans la jeunesse de ses chefs le remède au vieillissement – angoissant – de son public – avec les subsides attenant… Le jeune maestro est devenu un argument de vente : un visage frais sur l’affiche, une promesse de renouvellement, parfois un geste de diversité longtemps différé — et, dans tous les cas, un signal envoyé à un public que l’on redoute de perdre – voilà, voilà ; et qu’il importe urgemment de renouveler... Car ce que la tutelle achète, avec la jeunesse, c’est – déjà, et en premier lieu – une promesse de communication : un chef à l’aise sur les réseaux sociaux, qui se filme et se partage, supposé attirer vers des salles vieillissantes le jeune public qui leur fait défaut – voilà : une affiche attirant les chalands. La jeunesse du chef est appelée à racheter la vieillesse de la salle – voilà. La critique commence à le nommer sans détour : l’essayiste Elisabeth Braw annonçait récemment « la fin du culte du wunderkind », y voyant moins une politique du mérite qu’un coup marketing – voilà, nous y sommes – d’institutions fragilisées, transformées en navires-écoles où de très jeunes gens portent, avant l’heure, des responsabilités qui – hélas – les dépassent. Le talent, encore une fois, n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la fonction nouvelle – voilà, voilà : par utilitarisme opportuniste – assignée à l’âge lui-même : non plus une étape d’une vie, mais un attribut de marque – c’est dit.

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    Les faiseurs de prodiges

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    Mais la demande ne suffit pas à tout expliquer : encore faut-il – aussi – une offre pour la nourrir, et une industrie – voilà – pour l’organiser. Le milieu musical est, à cet égard, l’un des plus concentrés qui soient – tiens, tiens : mais c’est aussi le cas pour l’art contemporain départs plastiques… La carrière des chefs se joue pour l’essentiel entre les mains d’une poignée de très grandes agences artistiques – voilà – , presque toutes londoniennes — Askonas Holt, Harrison Parrott, Intermusica, IMG Artists —, qui détiennent dans leurs portefeuilles des dizaines de noms et pèsent, en coulisse, sur la quasi-totalité des nominations qui comptent. À elles deux, Harrison Parrott et Intermusica représentent près de cent cinquante chefs d’orchestre — de quoi aligner treize équipes de football, presque toute la Jupiler Pro League. Une surproduction de talents que la rareté organisée des grands postes ne pourra jamais absorber – la concurrence est très rude… Et ces effectifs ne sont pas figés : il existe, là aussi, un mercato – voilà, aux cotes fluctuantes…. Les chefs changent d’écurie comme on change de club — Elim Chan, par exemple, est passée de Harrison Parrott à Intermusica —, on recrute, on débauche, on laisse filer. Mais qu’ils circulent d’une maison à l’autre ne change rien à l’essentiel : c’est toujours le même club fermé – voilà le sol capitalistique…

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    Leur logique est celle d’un marché de talents à terme – en permanence fluctuant ; et vae victis ! Qu’un jeune chef décroche un prix dans l’un des grands concours de direction, et il est presque aussitôt happé dans l’escarcelle de l’une de ces maisons — signé très tôt, souvent avant d’avoir rien dirigé de conséquent. Parfois le prix et la signature ne sont séparés que de quelques semaines : à peine sacré au Malko de Copenhague en 2024, le Coréen Samuel Lee est enrôlé par Harrison Parrott ; Aurel Dawidiuk, lauréat du Concours Hans von Bülow, y entre de même sitôt primé ; Ryan Bancroft signe chez Intermusica dans l’année de son propre Malko, et la jeune Polonaise Anna Sułkowska-Migoń dans la foulée de La Maestra. Commence alors le travail de placement : on le présente aux orchestres, on lui bâtit une trajectoire, on le vend sous une étiquette qui rassure — « le nouveau Rattle », « le nouveau Karajan », « la nouvelle Marin Alsop » – nous y sommes… L’analogie n’est pas innocente : elle promet à l’orchestre qu’il achète, avec ce nom encore inconnu, la valeur sûre d’un modèle déjà consacré – ce qui amoindrit le risque du pari hasardeux de la signature d’un inconnu : le terrain est en partie balisé par ces amalgames de la publicité….

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    On mesure alors ce que le mot « portefeuille » avait de littéral. Le chef n’est pas seulement devenu un gestionnaire de postes ; il est d’abord un actif dans le portefeuille d’un autre – voilà ; c’est le petit monde de la titrisation... Et l’agence a tout intérêt – voilà – à le placer vite, à le placer partout, à multiplier ses titres — car chaque poste ajoute à la valeur – de réputation – du nom, donc à la sienne – et le tour, à chaque coup, est joué… Le jeunisme et l’ubiquité ne sont pas deux lubies d’époque : ce sont les deux produits d’une même industrie – de marchandisation, voilà, voilà – , qui a besoin de noms neufs pour renouveler – sans cesse – son catalogue, et de les faire briller vite afin d’en tirer le rendement maximal avant qu’un autre ne monte – très vite.

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    Un pouvoir sans contre-pouvoir

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    Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas de faire le procès de ces maisons. Leur domination n’est pas un complot, c’est un état de fait – voilà : le monde tel qu’il est : capitalistique d’abord – , et il est documenté. Le secteur se concentre inexorablement vers le sommet : les grandes agences grossissent tandis que les maisons intermédiaires s’éteignent. Norman Lebrecht – oui – , qui suit ce mouvement depuis des années sur son site Slippedisc, en a chroniqué les étapes — jusqu’à la faillite retentissante, en 2020, de la vénérable Columbia Artists Management, l’une des plus anciennes et des plus puissantes du monde. La concentration ne joue d’ailleurs pas que par la taille : elle joue aussi par l’intégration verticale. Fait révélateur, le Conservatoire de San Francisco a bâti ces dernières années un véritable conglomérat — il possède désormais deux grandes agences, l’américaine Opus 3 Artists et la londonienne Askonas Holt, ainsi que le label Pentatone – ah ! bon… – : la formation, le management et le disque réunis sous un même toit. Celui qui forme les artistes, celui qui les représente et celui qui les grave peuvent n’être plus qu’un seul propriétaire. Et le maillage est si serré que les rivaux eux-mêmes s’y trouvent liés : Harrison Parrott, pourtant concurrente directe d’Askonas Holt, a passé accord — par sa branche d’édition Birdsong — avec ce même Conservatoire de San Francisco pour publier les lauréats de son programme de jeunes compositeurs. La boucle se referme : qu’il sorte par la porte de l’école ou par celle du concours, le jeune talent tombe, presque à coup sûr, dans le même petit cercle de mains. À mesure que le milieu se resserre autour de quelques géants, le pouvoir de prescription se concentre avec lui – voilà.

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    Ce pouvoir prospère d’autant mieux qu’il ne rencontre plus guère de contre-pouvoir – ah ! ah ! La compétence artistique – de quelques médias spécialisés, ou de mélomanes sachant un peu se faire entendre… – s’est peu à peu dissoute – hélas – là où elle devrait faire barrage – au nom de la vraie qualité musicale. À un directeur général d’orchestre, on ne demande plus d’abord une oreille et un jugement – dommage ! – , mais de lever des fonds, de communiquer, de représenter, de gérer – voilà donc le parasitisme monstrueux et invasif gagnant contre l’art authentique –  ; l’artistique n’est plus qu’une part, souvent mineure, de sa charge – bonjour les gravissimes dégâts ! Or un administrateur qui ne juge plus par lui-même de la valeur d’un chef s’en remet – aïe, aïe, aïe – , pour choisir, à ceux qui les vendent. Moins l’institution sait juger, plus l’agence décide à sa place – tel est le drame pour l’art ! L’inculture de tels décideurs…

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    La domination, enfin, opère à plusieurs étages, et pas seulement sur le nom des chefs. Nul n’ignore, dans le milieu, que tel orchestre est de fait cornaqué par telle agence — et que la sur-représentation, dans ses saisons, des artistes de cette maison a sa contrepartie : les tournées. Car les grandes agences ne placent pas que des solistes ; elles tiennent aussi les réseaux qui ouvrent les marchés lointains, l’Asie au premier chef. Programmer les artistes maison, c’est s’assurer en retour les circuits rentables que l’agence contrôle sur place. Le service appelle le service — et l’art, dans cet échange, n’est plus toujours le premier arbitre – voilà : des intérêts tout autres que le goût artistique étendent ainsi, sans contre-poids suffisants, leur empire capitalistique, avec tous les dégâts afférant pour les publics…

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    La jeunesse n’est pas neuve

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    Qu’on ne s’y trompe pas : la précocité n’a rien d’inédit, et ce serait la paresse de l’ancien qui parlerait que d’en faire le scandale. La direction d’orchestre a toujours eu – certes – ses prodiges. Bruno Walter dirigeait à l’Opéra de Cologne à dix-sept ans ; Klemperer tenait sa première baguette à Prague à vingt-deux ; Karajan, engagé à Ulm à vingt ans, était nommé à vingt-six Generalmusikdirektor d’Aix-la-Chapelle, alors le plus jeune d’Allemagne. Et l’on n’a pas oublié le jeune Bernstein bondissant, à vingt-cinq ans, au pupitre du New York Philharmonic pour y remplacer au pied levé un Bruno Walter souffrant. La jeunesse au talent, le milieu classique la connaît et la célèbre depuis toujours.

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    Mais — et c’est ici que tout se joue — ces prodiges montaient – échelon après échelon, au fil d’un temps plus long. Ils commençaient dans de petites maisons, aux pupitres obscurs des théâtres de province, et gravissaient un à un les échelons d’une longue filière : répétiteur, Kapellmeister, directeur d’un opéra secondaire, puis, à maturité seulement, les grandes maisons. Karajan mit vingt-six ans – voilà – à passer d’Ulm au Philharmonique de Berlin, qu’il ne prit qu’à quarante-sept ans. Le prodige d’hier était précoce dans la promesse, non dans la couronne : on lui confiait tôt un tremplin, jamais d’emblée un temple – jolie expression ; et voilà la différence avec aujourd’hui : il fallait faire peu à peu, au fil des années, ses preuves artistiques.

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    La nouveauté n’est donc pas qu’ils soient jeunes. C’est qu’ils soient, si jeunes, déjà à la tête d’orchestres de légende – voilà. Là où le jeune Karajan faisait ses armes à Aix-la-Chapelle — une maison à bâtir, non un monument à recevoir —, Klaus Mäkelä reçoit à trente et un ans le Concertgebouw et Chicago – voilà – , et Tarmo Peltokoski, à vingt-cinq, trois directions musicales d’un coup. L’échelle a sauté. On ne monte plus l’escalier : on est hélitreuillé au sommet – une très dangereuse accélération de la promotion professionnelle, alors que tout art vrai, y compris celui de chef d’orchestre, prend forcément le temps non immédiat d’une maturation… Et il serait malhonnête de dater cette bascule d’aujourd’hui — Zubin Mehta prenait déjà le Los Angeles Philharmonic à vingt-six ans, en 1962, sans avoir usé le moindre théâtre de province. Ce que notre génération pousse à son comble, d’autres l’avaient amorcé il y a soixante ans ; mais jamais avec cette ampleur, ni ce cumul – voilà la nouveauté…

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    L’inversion

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    Pour mesurer la rupture, il faut se rappeler ce qu’était la fonction – oui : un regard historique fait toujours du bien. Le directeur musical, tel que le XXᵉ siècle l’avait pensé puis, avec Rattle, réinventé, fut d’abord affaire de durée – un temps long. Le prince à l’ancienne régnait des décennies sur un fief : Mravinski tint l’orchestre de Léningrad près de cinquante ans, Ormandy façonna le son de Philadelphie pendant quarante-deux. Et Rattle lui-même, qui avait pourtant congédié le prince pour installer le missionnaire — le pédagogue, le bâtisseur, l’homme de la cité – voilà – —, n’avait rien changé à cette loi première : on ne fait un orchestre qu’en restant – voilà ! Dix-huit ans à Birmingham ; il déclina l’Orchestre de Philadelphie qui le courtisait, parce que la profondeur se paie en temps – c’est factuel.

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    La génération de l’ubiquité inverse le principe. Elle a tout appris de Rattle — la communication, l’image, la modernité, le charisme civique — sauf l’essentiel : la patience – bing ! Là où le modèle ancien tenait que l’autorité naît de l’ancrage – solide – , le nouveau tient qu’elle naît de la présence multipliée – de l’ubiquité. On n’approfondit plus – c’est grave ! -, on démultiplie ; on ne s’installe plus, on circule. L’étendue a remplacé la durée comme mesure – faussée, superficielle, erronée – de la grandeur – voilà donc le fond des choses ici… Et la durée elle-même se rétracte : non contents de multiplier les postes, ces chefs les gardent moins longtemps – sans imprégner vraiment les orchestres qu’ils dirigent… Le long règne à la Rattle — dix-huit ans dans la même ville – Birmingham – — est devenu une rareté ; Mäkelä n’aura tenu Oslo et Paris que six saisons chacun, Viotti quittait ses postes néerlandais après quatre. Le pupitre tourne désormais bien plus vite qu’il ne s’enracine – et s’enraciner est crucial pour toute vraie plante vivante.

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    L’actif spéculatif

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    Ce renversement a une logique, et elle est financière – tout est là – avant d’être artistique. Quand Chicago nomme Mäkelä en avril 2024, c’est pour une entrée en fonction en 2027 : trois ans à l’avance. On ne recrute plus un directeur musical, on prend une option sur une valeur future. La rareté des jeunes noms charismatiques — ils se comptent sur les doigts d’une main — a transformé le recrutement en marché à terme : les grands orchestres réservent le talent des années avant de pouvoir en jouer, comme on sécurise un actif dont on redoute qu’un concurrent ne s’en empare – voilà, voilà. Le chef n’est plus engagé, il est coté – une réputation, un calcul d’espérance à monopoliser… Mieux : l’orchestre n’achète même plus une marque, il achète une part d’une marque à venir. Comme un investisseur qui entre au capital d’une jeune pousse, il parie non sur la valeur acquise d’un nom mais sur sa valeur future — sur la puissance qu’il pourrait un jour atteindre ; et la rareté rend le pari – voilà – presque obligatoire, car mieux vaut détenir tôt une part d’un futur Rattle que de la payer trop cher quand tout le monde la voudra.

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    Le reste suit la même logique – capitalistique. Le nom se bâtit et se protège comme une valeur cotée : une présence en streaming et en vidéo, une poignée d’orchestres-vitrines, une notoriété mondiale. Ce que l’on accumule, ce ne sont – hélas – pas des interprétations mûries, ce sont – seulement – des positions – de réputation…

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    Car diriger n’est pas inviter. Elim Chan en offre le cas d’école : chef invité, elle casse la baraque dans les œuvres taillées pour sa battue d’une grande précision et clarté (bien meilleure que celle des quatre cinquièmes de ses collègues) — les suites de Roméo et Juliette de Prokofiev, le Concerto pour orchestre de Lutosławski, où tout fait mouche. Mais tenir une maison est une tout autre paire de manches. Diriger la Pastorale ou la Quatrième de Brahms, saison après saison — là où la précision du geste ne suffit plus, où il faut une vision décantée – oui – et le temps long qui la mûrit – voilà – —, relève d’un autre métier ; et c’est précisément dans ce grand répertoire que le jeune chef, si éclatant soit-il en invité, a par force le moins d’expérience – et c’est cela qu’il faut, avec le temps de l’approfondissement véritable. Le brio d’un soir ne préjuge en rien de l’endurance – voilà, voilà – d’une décennie.

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    Ce que l’ubiquité coûte

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    Reste à dire ce que ce modèle sacrifie – et qui est artistiquement capital. Le vrai travail d’un directeur musical — celui que Rattle avait porté à son sommet — ne se voit pas depuis la salle : il se fait dans la durée invisible – et lentement infusé. Construire un son, saison après saison ; renouveler un répertoire d’un bout à l’autre d’un mandat ; nouer un orchestre à une ville, en faire un service public que l’on explique et que l’on partage ; penser une programmation comme un récit étalé sur dix ans — la série Towards the Millennium de Rattle courait sur toute une décennie. Il y a aussi – en effet – , hors du pupitre, une part civique et pédagogique — la relation aux écoles, l’engagement auprès des orchestres de jeunes bâtis avec la maison. Gustavo Dudamel en offre à Los Angeles l’exemple abouti : YOLA (Youth Orchestra Los Angeles), l’orchestre des quartiers défavorisés porté par le LA Phil sur le modèle d’El Sistema depuis 2007, est devenu la signature de son mandat — il y répète, y dirige, y enregistre, en fait le prolongement civique de son autorité artistique. Rien de cela ne se fait – effectivement – en passant – superficiellement. On ne bâtit pas une maison dont on n’est présent qu’un tiers de l’année – non ; et ce constat est implacable …

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    Le chef ubiquitaire devient alors ce que le modèle ancien redoutait le plus : un chef invité – de passage un soir seulement, de temps en temps, sans travail suivi de fond – permanent. Une signature – brillante – qui visite, un prestige de passage. La critique commence d’ailleurs à le dire tout haut. Zachary Woolfe, premier critique musical du New York Times, a jugé que mener de front Oslo, Paris, Amsterdam et Chicago représentait un fardeau invraisemblable pour un chef d’une expérience aussi limitée – que celle de Klaus Mäkelä – , et disait entendre, dans certaines de ces soirées trop appliquées, « l’air sortir de la musique ». Le reproche n’est pas de mal diriger : c’est d’être partout, donc nulle part assez longtemps pour que quelque chose se dépose – vraiment.

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    L’usure

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    Ces effets ne sont pas seulement théoriques : ils laissent déjà des traces, jusque sur les corps. À l’automne 2025, Tarmo Peltokoski — cinq postes à vingt-cinq ans — a dû renoncer d’un coup à plusieurs semaines de concerts à Toulouse, l’orchestre le disant simplement « souffrant » ; aucune cause précise n’a été rendue publique, mais la presse spécialisée n’a pas manqué d’y lire le prix d’un agenda déraisonnable. Lorenzo Viotti, lui, a fait le choix inverse et lucide : à trente-trois ans, en pleine ascension, il a annoncé quitter ses deux postes néerlandais pour, disait-il, « retrouver un équilibre » et redevenir maître de son temps. Deux manières — l’une subie, l’autre choisie — de buter sur la même limite : un métier qui, mené à ce rythme, use plus vite – voilà – qu’il ne construit.

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    Décourager la relève ?

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    Il est une conséquence plus silencieuse, mais peut-être plus inquiétante à long terme : le découragement de la relève – ah ! Il suffit d’en parler avec de jeunes étudiants en direction pour mesurer le complexe que ces trajectoires-éclair installent — voir, à l’âge où l’on n’a pas même achevé son master, un garçon de vingt-deux ans déjà porté à la tête des plus grands orchestres du monde a de quoi tétaniser. Le message implicite est délétère — sois prodige à vingt ans ou renonce —, et il est faux : la direction d’orchestre reste, envers et contre tout, un art du temps long – voilà la vérité. On décourage ainsi, en amont, ceux-là mêmes dont le métier aurait le plus besoin : les patients, les tard-venus, ceux qui mûrissent lentement.

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    Le répertoire rétréci

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    L’autre conséquence est plus insidieuse, car elle touche à l’art lui-même – et c’est bien sûr crucial. Un chef qui passe sa vie en avion a, mécaniquement, peu de temps pour travailler ses partitions ; or l’étude d’une œuvre — la vraie, celle qui décante une vision – voilà, cela demande de la concentration et du suivi –  — ne se délègue pas et ne s’accélère pas – en effet. À force de courir, on se replie sur ce que l’on connaît déjà – on se répète –  : les grands chefs-d’œuvre du répertoire, joués et rejoués, tandis que le reste — le rare, le neuf, le difficile — s’efface des programmes. En étant un peu méchant : avec une douzaine de grandes symphonies bien en main, un chef d’aujourd’hui peut faire toute sa carrière. La standardisation – voilà – n’est pas un accident du système ; elle en est le produit logique.

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    À cette raison première s’en ajoutent deux autres, qui ferment la porte du côté des programmations. La première est la frilosité – dangereuse – : dans un climat économique tendu, on préfère rassurer le public – pas assez curieux lui-même, faute d’y avoir été un minimum encouragé – avec les grands chefs-d’œuvre éprouvés plutôt que de risquer une salle clairsemée sur une rareté. La seconde est plus structurelle : la part des concerts d’abonnement — ceux, précisément, où pouvait se déployer – avec un public déjà acquis par son abonnement – un répertoire exigeant — recule au profit des ciné-concerts, des activités pédagogiques et des projets communautaires, souvent précieux mais qui rognent d’autant l’espace où un orchestre explorait jadis – voilà – l’inconnu. Entre le chef qui n’a plus le temps d’étudier, l’institution qui craint le risque et la saison qui se vide de ses concerts symphoniques, la place du répertoire neuf ou rare se réduit à presque rien – telle est la situation qui se répand ainsi.

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    Le cas d’Andris Nelsons en offre l’illustration presque clinique. Directeur musical de Boston depuis 2014, Gewandhauskapellmeister de Leipzig depuis 2018, il a mené les deux maisons de front, unies par une « alliance » officielle qui allait jusqu’à organiser les programmes en miroir — une « semaine de Leipzig à Boston », une « semaine de Boston à Leipzig », les mêmes œuvres dupliquées d’un continent à l’autre. Le double mandat l’a pressé comme un citron. Et au printemps 2026, Boston a annoncé ne pas renouveler son contrat, qui s’achèvera en 2027 — un départ contraint, sur fond de tensions ouvertes. Or, quand on regarde les résultats — son récent et volumineux coffret Mendelssohn paru chez Deutsche Grammophon —, une partie de la critique n’y retrouve plus le chef bouillonnant et charismatique de ses débuts : des symphonies jugées « sous-caractérisées », « trop révérencieuses », un art devenu lisse, presque anonyme. Le verdict n’est pas unanime — d’autres défendent ces disques —, mais il dit une inquiétude réelle : celle de voir un grand talent se diluer – voilà – à mesure qu’il se disperse.

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    Le chef n’est plus l’orchestre

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    Il est enfin une conséquence plus profonde que les autres, et elle n’est pas sans ambiguïté : la fin du maestro tout-puissant, de l’homme qui était son orchestre. Le modèle ancien tenait en une équation simple — un chef, une phalange, une vie. Karajan était le Philharmonique de Berlin ; Szell fut le Cleveland Orchestra, qu’il façonna près d’un quart de siècle durant jusqu’à en faire l’instrument le plus précis d’Amérique ; Reiner puis Solti furent Chicago ; Munch puis Ozawa furent Boston — ce dernier près de trente ans – voilà, voilà. Chacun bâtissait, sur des décennies et disque après disque, non pas seulement une réputation mais une identité – musicale, oui – — et chacun avait son label, partenaire du mythe : Deutsche Grammophon pour Karajan, RCA pour Toscanini, Columbia pour Bernstein. Le son de l’orchestre était sa signature, son image était son visage, et le disque le vecteur qui portait l’un et l’autre au monde entier.

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    Or ce vecteur s’est éteint. Le disque n’est plus – désormais – un instrument de promotion : il ne bâtit plus les carrières ni les réputations, il ne porte plus au loin l’image d’un orchestre. On grave encore, bien sûr — mais l’enregistrement est devenu une trace, un sous-produit – voilà – , non plus le moteur d’une gloire. Le maestro d’hier se construisait dans le sillon, patiemment ; celui d’aujourd’hui se fait dans l’agenda et sur l’écran – des formulations qui font mouche.

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    Le lien maître-orchestre, lui aussi, se défait. Le chef d’aujourd’hui ne fait que passer : présent le minimum de semaines qu’exige son contrat, il repart aussitôt dans son avion vers la maison suivante. Il n’est plus le cœur du réacteur, seulement l’un de ses visiteurs — le plus prestigieux, sans doute, mais un visiteur – seulement. L’ambiguïté est réelle, et il faut la reconnaître : nul ne pleurera le règne des demi-dieux tyranniques, et bien des orchestres jouent aujourd’hui, collectivement, mieux que jamais. Mais quelque chose se perd avec le maestro qui restait — cette identité longuement forgée, ce son reconnaissable – de l’orchestre ainsi forgé – entre mille, l’idée qu’un orchestre pût être l’œuvre d’une vie. À force de chefs qui ne font que passer, il se pourrait que les orchestres finissent par se ressembler tous : excellents, et interchangeables, et sans visage – à comparer avec le devenir présent du vin…

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    Le retour de l’objection nécessaire

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    Il faut ici se garder de l’injustice, comme on s’en gardait à propos de Rattle. D’abord, ces chefs sont réellement doués — souvent prodigieusement. Mäkelä n’est pas une baudruche médiatique : les musiciens d’Amsterdam et de Chicago l’ont choisi sans réserve. Peltokoski a une évidence de geste que l’on ne fabrique pas. Le talent n’est pas en cause ; c’est son emploi – dans les conditions d’exercice proposées – qui interroge – voilà.

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    Ensuite, l’accumulation elle-même n’est pas neuve. Abbado, Karajan tenaient plusieurs maisons à la fois ; le cumul a toujours existé au sommet. Ce qui est inédit, c’est la conjonction – voilà – de l’âge, du nombre et de la vitesse : non plus un maître mûr qui ajoute une seconde maison à un art déjà constitué, mais des chefs de vingt-cinq ans qui reçoivent trois orchestres avant d’avoir eu le temps d’en user un seul. Et tous – bien heureusement – ne cèdent pas – à cette attractivité dominante – : Santtu-Matias Rouvali, à peine plus âgé, réduit ses postes au lieu de les multiplier — preuve qu’un autre choix reste possible – oui : il y faut de la personnalité.

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    Enfin, la vraie question, comme pour Rattle : ces chefs sont-ils les agents de la dérive ou son symptôme ? Ce sont les orchestres qui se disputent une poignée de noms ; ce sont les conseils d’administration qui veulent une étoile pour vendre des abonnements ; ce sont les agences qui bâtissent des portefeuilles – tout un système. Le jeune chef qui refuserait de cumuler verrait simplement le poste offert à un autre – un concurrent qui en profite ; et voilà. Mieux : celui qui voudrait, aujourd’hui, choisir la voie de Rattle — un premier poste modeste, un peu à l’écart, où travailler patiemment son répertoire — ne le pourrait presque plus. La pression est telle que décliner les postes qui s’offrent passe pour un caprice, sinon un suicide de carrière – rien moins – : le système a refermé la porte de la lenteur – a contrario, voir le succès de résistance du slow-food en Italie… La réponse honnête est, ici encore, « les deux » : une pathologie du marché autant qu’un choix personnel — et c’est cette lucidité qui sépare l’analyse du réquisitoire.

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    Missionnaires sans paroisse

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    Il y a une dernière ironie, et elle referme le cercle. Rattle avait tué le prince — le demi-dieu solitaire régnant sur son fief — pour installer le missionnaire : le chef ancré, patient, tourné vers sa cité. Ses héritiers ont gardé du missionnaire tout le prestige et toute l’image, mais ils en ont jeté la méthode – de la constance en un lieu et auprès d’un orchestre. Ils sont partout et nulle part, missionnaires sans paroisse, prédicateurs qui ne s’installent plus dans aucune ville assez longtemps pour la convertir. La génération qui a le plus appris de Rattle est précisément celle qui a désappris la seule chose qui l’avait fait grand : rester – voilà !

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    Nous le saurons vers 2030. Aucun de ces chefs, à cette échéance, n’aura tenu ce que Rattle avait tenu à Birmingham : dix-huit saisons dans la même ville, avec le même orchestre.

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    Crédits photographiques : Gemini AI

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    Un article profond et qui va loin dans l’analyse de la situation aujourd’hui de la musique pour orchestre, vis-à-vis du système dominant – capitalistique – qui le sous-tend…

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    Ce dimanche 23 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa