Voici cet échange de courriels hier 25 mai, à 10h30 et 18h 20, avec l’ami Eric Rouyer, le producteur des CDs du Palais des Dégustateurs :
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Cher Eric,
Carnets d’un curieux
Voici cet échange de courriels hier 25 mai, à 10h30 et 18h 20, avec l’ami Eric Rouyer, le producteur des CDs du Palais des Dégustateurs :
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Cher Eric,
Apprenant par ma lecture matinale du Figaro le décès de Michael Tilson-Thomas (Los Angeles, 21 décembre 1944 – San Francisco, 22 avril 2026), avec le bel article d’hommage « Le chef d’orchestre américain Michael Tilson Thomas est mort » sous la plume de l’excellent Christian Merlin, attentif à mettre bien en lumière les diverses facettes de la personnalité passionnante de ce très grand artiste,
je découvre bien vite, en poursuivant ma quotidienne revue de presse matutinale, l’article très fouillé et lumineux, lui aussi, « Michael Tilson Thomas (1044-2026) : la disparition d’un visionnaire » de Pierre-Jean Tribot…
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Les voici donc, l’un après l’autre – et avec de menues farcissures de ma part – ,
en forme d’éloges à une personnalité musicale attachante et singulière :
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DISPARITION – L’ancien directeur musical de l’Orchestre symphonique de San Francisco est décédé à l’âge de 81 ans des suites d’un cancer du cerveau.
Affectueusement surnommé MTT, le chef américain Michael Tilson Thomas, s’est éteint ce 22 avril à 81 ans. Il aura encore vécu cinq ans après une lourde opération due à une forme particulièrement agressive de cancer du cerveau, un glioblastome multiforme. Il avait repris la direction, choisissant symboliquement la Symphonie Résurrection de Mahler pour son 80e anniversaire à Londres. Mais il n’aura survécu que deux mois à son mari, Joshua Robison, qu’il connaissait depuis qu’ils avaient respectivement 12 et 11 ans : compagnon de toute une vie, son manager et conseiller était mort le 22 février dernier.
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Mélange très californien d’intello et d’homme de spectacle, MTT était un disciple de Leonard Bernstein. Né en 1944 à Los Angeles, il était le petit-fils de deux acteurs vedettes du théâtre yiddish à Manhattan – Boris (1868 – 1939) et Bessie (1873 – 1962) Thomashefsky : sur eux, lire ceci… Ses parents – mariés en 1937 – ? Un producteur de cinéma un peu bohème – Ted Thomas (New-York, 4 juillet 1904 – Van Nuys, 28 octobre 1992) – et une professeur d’anglais et de sociologie – Roberta Meritzer (Sea Cliff, 30 octobre 1910 – Van Nuys, 18 décembre 1992) – bien les pieds sur terre. Après des études de piano, composition et direction d’orchestre en Californie, le tremplin vient en 1968 avec la participation à l’académie de Tanglewood, résidence d’été de l’Orchestre symphonique de Boston : c’est là que Bernstein devient son modèle et son mentor. Prix Koussevtizky l’année suivante, il est engagé comme chef associé au Boston Symphony. Lorsque le directeur musical William Steinberg se retire pour raisons de santé, beaucoup pensent que l’on va proposer lui le poste, mais Seiji Ozawa lui est préféré : la sauce n’a pas pris avec les musiciens qui trouvent MTT arrogant, quand lui les juge endormis sur leurs lauriers.
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C’est à Buffalo qu’il obtient son premier poste, de 1971 à 1979. Au même moment, il reprend la série des Young People Concerts du New York Philharmonic, rendue légendaire par Bernstein. Avec ce dernier il partage plusieurs points communs : amour inconditionnel pour Mahler, engagement pour la musique américaine, talent de pianiste, activité de compositeur, passion de la transmission, racines juives – tout cela, décisif… En 1987, pour succéder à Claudio Abbado, c’est à MTT que fait appel l’Orchestre symphonique de Londres. Aussi communicant qu’Abbado était introverti, il y reste jusqu’en 1995, développant une action pédagogique et sociale de grande ampleur.
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J’ai appris Mahler avec des réfugiés d’Europe centrale qui l’avaient connu, et Tchaïkovski avec des musiciens tsaristes et non soviétiques
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En 1995 il devient directeur musical de l’Orchestre symphonique de San Francisco, dans sa Californie natale. Il y reste 25 ans d’un mandat emblématique. Programmant un compositeur américain à chaque concert durant sa première saison, il ne se lasse jamais d’explorer – voilà ! – de nouveaux moyens de popularisation : sa série de documentaires, Keeping Score, est vue par 4,5 millions de spectateurs. Il s’y met au piano ou face à l’orchestre pour expliquer les œuvres, se transporte à Saint-Pétersbourg sur les traces de Chostakovitch, ou à La Côte-Saint-André sur celles de Berlioz. Très américain, il revendique des influences européennes : « J’ai appris Mahler avec des réfugiés d’Europe centrale qui l’avaient connu, et Tchaïkovski avec des musiciens tsaristes et non soviétiques ! » Résolument américaine, en revanche, sa conception du rôle de directeur musical : « aux États-Unis, le directeur musical a d’énormes responsabilités exécutives et même financières. Cela ne me choque pas : je ne connais pas un patron de compagnie théâtrale ou un réalisateur de cinéma qui ne sache à tout moment où en est son budget. »
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Sa grande fierté aura été d’avoir fondé en 1987 à Miami le New World Symphony, orchestre de jeunes faisant office d’académie de haut niveau pour les futurs musiciens d’orchestre du monde entier. Il ne cessa jamais de composer, obtenant des prix pour son Journal d’Anne Frank ou ses Méditations sur Rilke. Plus intellectuel, moins charmeur que son modèle Bernstein, son style était un mélange de brillant et d’objectivité, qui fit de lui une figure majeure de la vie musicale américaine.
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Michael Tilson Thomas s’est éteint le 22 avril 2026 à son domicile de San Francisco, à l’âge de 81 ans, emporté par le glioblastome qu’il affrontait publiquement depuis 2021. Deux mois après la disparition de son époux Joshua Robison, compagnon de toute une vie – ils avaient 12 et 11 ans quand il se sont connus, et se sont mariés le 2 novembre 2014, après 38 ans de vie commune (depuis 1976)… – et architecte discret de sa carrière, celui que ses proches et le public appelaient simplement « MTT » laisse derrière lui un héritage dont l’ampleur et la singularité – voilà, voilà ! – débordent largement le cadre ordinaire de la direction d’orchestre américaine. Avec lui s’éteint une figure qui aura incarné, mieux que quiconque de sa génération, l’idée que la musique n’a pas – et c’est bien sûr capital ! – de frontières — ni entre les époques, ni entre les genres, ni entre les publics.
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Un héritage, une fluidité
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Né à Los Angeles le 21 décembre 1944, petit-fils de Boris et Bessie Thomashefsky, étoiles du théâtre yiddish new-yorkais du début du XXe siècle, Tilson Thomas grandit dans un creuset – voilà ! – où se rencontraient la tradition savante européenne, le théâtre populaire, le Broadway naissant et la culture américaine des marges. Cette généalogie éclaire sans doute ce qui fut la constante de toute son existence musicale : la conviction jamais démentie que la musique dite savante et les musiques vernaculaires appartiennent au même continuum – voilà. Pianiste redoutable, accompagnateur instinctif, improvisateur né, il circulait entre le jazz, la chanson, le musical, Mahler et Copland avec une aisance sans pose, sans surplomb – oui – , sans l’embarras que mettent tant de chefs à revendiquer leurs curiosités extra-classiques.
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Formé à l’Université de Californie du Sud auprès d’Ingolf Dahl, il fréquente très jeune Igor Stravinsky et Aaron Copland, relais vivants d’une modernité qu’il portera sa vie durant – c’est en effet important. Stravinsky, d’ailleurs, ne fut sans doute pas choisi au hasard : il y avait dans ce maître du XXe siècle — capable de passer du primitivisme rugissant du Sacre au néoclassicisme le plus épuré, puis au sérialisme tardif — une figure en miroir – voilà – de ce que MTT allait lui-même devenir. Un artiste de la navigation entre les styles, de la surprise continuelle, de la réinvention comme méthode. Son irruption sur la scène internationale est foudroyante : assistant du Boston Symphony à vingt-quatre ans, il se révèle lors d’un remplacement au pied levé, puis scandalise New York en y dirigeant les Four Organs de Steve Reich — l’un des premiers gestes d’un chef de premier plan en faveur du minimalisme américain dans une salle de concert traditionnelle. L’épisode dit tout : le goût du risque, le refus des hiérarchies, la certitude qu’une grande institution peut et doit accueillir l’inattendu.
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Cette même audace, il la portera aussi au cœur du répertoire le plus canonique. Dès l’orée des années 1980, il entreprend à Londres avec l’English Chamber Orchestra, pour CBS Masterworks, l’une des toutes premières intégrales des symphonies de Beethoven confiées à un orchestre de chambre — pari rare à l’époque, qui anticipait d’une décennie les ambitions d’allégement d’effectifs popularisées par la mouvance historiquement informée. Gramophone soulignait alors combien ces lectures rééquilibraient la relation entre cordes et vents, offrant quelque chose de plus proche de ce que Beethoven lui-même avait probablement en tête. L’intégrale, couronnée par une Neuvième devenue référence, montre combien MTT pensait le classique et le contemporain dans un même geste de réinvention – voilà.
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Les avant-gardes américaines comme patrie
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Il n’est sans doute pas de chef de sa génération qui ait autant fait pour imposer à la légitimité symphonique les francs-tireurs américains du XXe siècle. Dès son mandat à la tête du Buffalo Philharmonic (1971-1979), il y grave en 1980, pour CBS Masterworks, la toute première intégrale de l’œuvre symphonique de Carl Ruggles — musique âpre, granitique, d’un contrapuntisme dissonant sans concession, que personne n’avait osé affronter dans son intégralité. Ce double album demeure, plus de quarante-cinq ans après sa parution, l’étalon indépassable de la discographie ruggelsienne. Dans la foulée, il entreprend une intégrale des symphonies de Charles Ives, chantier au long cours partagé, chose remarquable, entre le Chicago Symphony (Symphonies n°1 et n°4, gravées 1986-1989) et le Concertgebouw d’Amsterdam (Symphonies n°2 et n°3, 1981-1982), ainsi que les œuvres orchestrales majeures. Jamais avant lui la musique d’Ives n’avait reçu pareille attention : un travail d’orfèvre sur les strates polytextures, sur l’art ivesien de faire cohabiter plusieurs musiques simultanées, exécuté avec une précision et une ferveur qui firent d’un coup entrer ce compositeur, jusqu’alors tenu à distance, dans le grand répertoire international. Henry Cowell, Morton Feldman, Lou Harrison, Meredith Monk, John Cage, Edgard Varèse, David Del Tredici, Charles Wuorinen, Steven Mackey, Mason Bates, Samuel Carl Adams, plus tard, viendront allonger cette lignée — une « grande tente » esthétique que personne avant lui n’avait dressée avec une telle conviction.
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Les années londoniennes : un sommet discographique
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Parallèlement à cette ferveur américaine, les années à la tête du London Symphony Orchestra (1988-1995) laissent un legs discographique d’une richesse exceptionnelle, trop souvent éclipsé par la suite san-franciscaine. C’est là qu’il grave, pour CBS et Sony Classical, quelques-unes des pierres angulaires de sa carrière. Un Ein Heldenleben absolument légendaire, capté en 1995, que Gramophone saluait comme « l’Heldenleben le plus émotionnellement somptueux » qu’il ait entendu depuis celui de Barbirolli avec le même orchestre vingt ans plus tôt : noblesse, tendresse, maîtrise architecturale totale, scène de bataille d’une clarté inédite. Son pendant, un Till Eulenspiegel ciselé, prolongé par un Also sprach Zarathustra et un Don Juan de même étoffe, et par un ensemble de Lieder de Strauss avec Lucia Popp (Vier letzte Lieder inoubliables), Edita Gruberova et Karita Mattila. Côté français, les disques Ravel — Ma Mère l’Oye, Rapsodie espagnole, Shéhérazade, Pavane pour une infante défunte, Bolero, La Valse — restent des étalons de la discographie ravélienne, d’une transparence d’orchestration et d’une justesse rythmique remarquables ; tout comme un Debussy phénoménal, entre le triptyque Prélude à l’après-midi d’un faune / La Boîte à joujoux / Jeux et un Martyre de Saint-Sébastien intégral nominé aux Grammy. À quoi s’ajoutent des Mahler (Symphonies n°3 et n°7 déjà grandioses, une Manfred tchaïkovskienne incandescente, des Prokofiev, des Janáček, des Stravinsky d’une tenue souveraine.
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L’ère de San Francisco et la geste des Mavericks
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C’est à la tête du San Francisco Symphony, de 1995 à 2020, que MTT donne toutefois la pleine mesure de son génie visionnaire. Vingt-cinq années durant lesquelles il fait entrer l’orchestre dans le premier cercle mondial et lance, dès 2001, SFS Media, l’un des tout premiers labels initiés par un orchestre symphonique — initiative alors pionnière, qui préfigurait le mouvement d’émancipation discographique des grandes phalanges au moment où les majors se désengageaient du classique. Sur cette étiquette, il grave un cycle Mahler qui demeure une référence absolue de la discographie, et impose sa marque : programmer Beethoven, Schumann et Mahler au plus haut niveau tout en inscrivant, presque chaque semaine, une œuvre américaine ou contemporaine. Pour lui, ce n’était pas un équilibre à trouver mais une évidence à assumer.
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Les festivals American Mavericks (2000, 2012) resteront comme son manifeste esthétique : une célébration des francs-tireurs de la musique américaine du XXe siècle — Ives, Cowell, Cage, Varèse, Ruggles, Harrison, Feldman, Monk, Reich, Riley — traitée avec la même rigueur, la même ambition interprétative qu’il réservait à Mahler. Un geste aussi simple qu’il était radical : accorder aux inventeurs de la modernité américaine la dignité symphonique qui leur avait été refusée. John Adams, Mason Bates, Steven Mackey, lui doivent des créations majeures. Son lien avec John Adams était très fort et les Short Ride in a Fast Machine et My Father Knew Charles Ives d’Adams lui sont d’ailleurs intimement liés.
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Pédagogue, bâtisseur, inventeur de formes
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La postérité retiendra autant le bâtisseur que le chef. En 1987, il co-fonde à Miami Beach le New World Symphony, académie orchestrale post-diplôme d’une ambition unique au monde, qui aura formé plus de 1 200 jeunes musiciens, désormais dispersés dans les phalanges américaines et internationales. À partir de 2011, il inscrit l’orchestre dans l’ère numérique avec la YouTube Symphony Orchestra, premier ensemble au monde recruté par auditions vidéo, et la série Keeping Score, sommet de médiation musicale télévisuelle. Là encore, la vision – voilà – précède de loin l’usage : bien avant que le secteur ne s’empare du streaming, de la transmission ou de la diversité des recrutements, MTT en avait fait des chantiers.
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Compositeur enfin — dimension parfois sous-estimée de son œuvre —, il signe des partitions habitées par une gravité lyrique singulière : From the Diary of Anne Frank, créé avec Audrey Hepburn pour récitante, Meditations on Rilke, Urban Legend, et ce You Come Here Often ? gravé par Yuja Wang et Teddy Abrams en 2023, couronné d’un Grammy. Trois coffrets publiés en 2024 pour son quatre-vingtième anniversaire — GRACE (Pentatone).
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Un art de la conversation
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Douze Grammy Awards, Officier des Arts et des Lettres, Médaille nationale des Arts, Kennedy Center Honoree : les distinctions ne manquent pas, mais elles peinent à dire l’essentiel. Michael Tilson Thomas aura été, dans le paysage symphonique du dernier demi-siècle, l’un des très rares chefs à refuser de choisir. Entre Mahler et Reich, entre la symphonie et la chanson, entre la tradition et l’expérimentation, entre l’Europe et l’Amérique, il a toujours préféré la conjonction de coordination à la préposition d’exclusion. C’est cette générosité-là, cette hospitalité d’esprit, qui fonde son héritage.
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Ceux qui l’ont approché savent qu’elle s’étendait aussi – cette hospitalité d’accueil – , et de manière très revendiquée, à ses chiens — compagnons de toute une vie, des caniches Sheyna et Banda de l’époque San Francisco à Nissei qui partagea ses années de Buffalo. Administrateur de la SPCA de San Francisco, il considérait la compagnie canine comme une forme d’hygiène mentale indispensable au travail artistique : « les chiens vous distraient des problèmes, confiait-il, ils vous rappellent qu’il est temps de faire attention à autre chose. » Il leur rendit un hommage musical explicite en 2018 avec Lope, courte pièce de dix minutes créée au New World Symphony, méditation sur la promenade, la cadence partagée de l’humain et de l’animal, la manière dont ces êtres silencieux nous ramènent au pur présent des sens – voilà. Ce n’est pas un détail biographique anecdotique : il y a dans cette disponibilité à l’instant, dans ce refus du surplomb, quelque chose qui dit tout de son rapport à la musique.
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Avec Michael Tilson Thomas disparaît un certain art de la conversation musicale, libre et décomplexé, dont nos salles de concert auraient, plus que jamais, besoin. Par l’ampleur de sa curiosité, par la cohérence de ses engagements, par la joie communicative qu’il mettait à partager chaque découverte, il demeure aujourd’hui — et demeurera longtemps — l’une des personnalités les plus inspirantes de notre temps pour la musique classique. Une inspiration dont les jeunes musiciens qu’il a formés, les compositeurs qu’il a créés, les auditeurs qu’il a conquis, porteront durablement la trace.
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Deux portraits hyper-sensibles d’une personnalité musicale aussi attachante qu’importante…
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Auxquels deux portraits, et sur la recommandation expresse, sur son blog, de Jean-Pierre Rousseau, je m’empresse de joindre aussi ce superbe article-ci « Michael Tilson Thomas (1944-2026), de vive voix » de Sylvain Fort sur ForumOpera.com : il va loin…
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De Michael Tilson-Thomas, je n’ai pas manqué, pour ma part, de me procurer, à sa parution, le coffret Sony Classical 19802819932 « Michael Tilson Thomas – The Complete Columbia, Sony and RCA Recordings » de 80 CDs ;
cf cette très riche vidéo de commentaire par Dave Hurwitz en date du 26 janvier 2025…
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Ce vendredi 24 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa
Présent hier à 16h à la séance de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux qui recevait Milan Maksimovic pour sa direction du « Grand Atlas du Soleil « paru aux Editions Glénat, et lauréat du prix Manley Bendall 2025 que lui a remis Mme Sylvie Vauclair, astrophysicienne toulousaine et membre correspondant de l’Académie de Bordeaux,
j’ai été très sensible à la très claire présentation par Milan Maksimovic de ce travail à la fois personnel et collectif, mettant particulièrement en relief la fondamentale et permanente activité de recherche – jamais achevée mais toujours, toujours infiniment questionnante ; c’est là la base de tout le travail d’exploration du réel des diverses disciplines scientifiques… – ,
quand le grand public,
de même que tout metteur à son profit – pour des applications techniques d’abord (cf les techno-sciences ; lire ici les travaux de Gilbert Simondon (1984 – 1989) et de Gilbert Hottois (1946 – 2019) ; et ce que j’en évoque en mes articles « Demain mardi 22 novembre 2022, à la Station Ausone à Bordeaux à 18 h, entretien avec Pascal Chabot : une invitation…« et « Dans le prolongement de son essai « La Philosophie de Simondon » (en 2003), les admirables entretiens filmés de Pascal Chabot dans le superbe film « Simondon du désert », de François Lagarde (en 2012)…« en date du 21 et du 29 novembre 2022…), puis des usages économiques de ces applications techniques-ci, ainsi que des mises à profit politiques et sociales de ces applications économiques, etc. – des découvertes scientifiques,
s’intéressent, et de manière très réductive, essentiellement aux résultats de cette connaissance considérée par eux – faussement hélas pour ce qui concerne les sciences expérimentales, jamais achevées… – , comme absolument certaine…
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Et comme cela a été aussi parfaitement énoncé, la recherche fondamentale la plus gratuite et désintéressée, loin des enjeux d’intérêts pratiques à court ou très court terme, est celle qui paradoxalement – parce qu’elle voit plus loin que les intérêts immédiats… – permet le plus et le mieux, même si c’est forcément lent et toujours indirect, d’accumuler des succès d’applications, des « progrès » très effectifs de ces démarches scientifiques – dont les critères de « progrès » sont effectivement très divers, variables, et la plupart du temps même contradictoires, et souvent dramatiquement conflictuels : ce qui est jugé « progrès« par et pour les uns, étant jugé « détérioration-régression-recul » par et pour les autres : le jugement d’appréciation-valorisation étant bien sûr entièrement fonction des critères choisis, qui ne sont pas nécessairement, et loin de là, universels : cf l’exemple de la mise en place à Lyon en 1830 des métiers à tisser Jacquard, et les révoltes des canuts lyonnais en 1831 et 1834, réprimées dans le sang… – , qui rapportent très gros, d’abord dans les techniques, puis en économie, ainsi qu’en politique aussi…
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De fait, en ses détaillés et très clairs exposés hier après-midi des divers phénomènes solaires tels qu’ils sont, pas à pas, lentement et très minutieusement, explorés par les chercheurs scientifiques,
Milan Maksimovic – spécialisé, lui, dans l’étude des vents solaires – , a parfaitement mis en évidence ce travail capitalissime de l’invention des hypothèses à d’abord imaginer – cf ce que, à partir du travail passionnant de mon amie Marie José Mondzain, je me suis permis de qualifier de travail d’ « imageance« … – , puis expérimentalement et peu à peu élaborer et mettre en œuvre, à partir d’outils extrêmement précis qu’il a fallu, eux aussi, et peu à peu, step by step, imaginer, concevoir, inventer et créer ;
ce qui nous montre lumineusement que la science est d’abord une démarche et une méthode, ainsi qu’un chantier en mouvement permanent et d’une très grande complexité, sans cesse mobile et ouvert au questionnement et à la remise en cause de ses résultats provisoires, et pas du tout – sauf en mathématiques et en logique – une connaissance absolument et définitivement certaine, et donc achevée…
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D’où la très grande importance de l’épistémologie, discipline philosophico-scientifique, pour faire la lumière sur ce chantier infiniment ouvert en son extrême complexité, et ses questionnements permanents, en les sciences expérimentales, dont fait partie l’astrologique-physique dont nous a parlé hier si clairement Milan Maksimovic – né le 5 février 1968…
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D’autre part,
en ouverture de la séance, Jean-Pierre Poussou a fait l’éloge de son ami et collègue Nicolas Grimaldi (Paris, 24 décembre 1933 – Lyon, 13 février 2026), correspondant de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux,
dont Jean-Pierre Poussou me confiera qu’il a prononcé l’homélie lors de la cérémonie des obsèques de son ami au Crématorium de Biarritz le 23 février dernier.
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Et comme Nicolas Grimaldi l’a lui-même narré en un entretien en date du 2 juillet 2012, avec Martin Duru, publié par Philosophie Magazine sous le titre « Je ne veux plus que souffler sur les braises de la vie« , Nicolas Grimaldi résidait – en dehors de son temps de travail professionnel – depuis 1968 dans le sémaphore de Ciboure :
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Celui qui fut un grand professeur à la Sorbonne réside aujourd’hui, presque retiré, sur la Côte basque. Cherchant la vérité dans la solitude, il brasse dans son œuvre des thèmes atemporels – le désir, le temps, l’amour… Et cultive une éthique de la joie – voilà – comme communion avec les autres.
À quelques mètres en contrebas – du sémaphore de Socoa où réside Nicolas Grimaldi : il l’a acheté en 1968 – , les vagues de l’océan Atlantique se brisent sur d’étranges feuilletés de schiste et répandent leur embrun. De l’autre côté, derrière un flanc de collines verdoyantes, c’est l’Espagne – la belle silhouette du Jaizquibel domine Fontarabie. Nous sommes à l’extrême pointe de la Côte basque. Plus précisément, sur les hauteurs de Ciboure, commune mitoyenne de Saint-Jean-de-Luz, dont la baie s’offre au regard. Hôte exquis, Nicolas Grimaldi nous reçoit dans son singulier repaire, un ancien sémaphore qu’il a aménagé et dans lequel il vit depuis plus de quarante ans – 1968 ; et en effet, chaque fois que je passais à Socoa, longeant le sémaphore, je pensais à Nicolas Grimaldi, que je n’ai jamais rencontré : il a obtenu un poste à la Faculté des Lettres de Bordeaux alors que je n’y étais plus étudiant ; et quand je me suis remis à fréquenter la Société de Philosophie de Bordeaux, au cours de la décennie 90 du siècle dernier, Nicolas Grimaldi n’enseignait plus à Bordeaux ; il avait été nommé à la Sorbonne… La bâtisse est solide, austère, dominée par sa petite tour caractéristique. L’horizon, ciel et mer confondus, s’étend directement en face, si bien que le sentiment d’être à l’écart de tout s’impose inexorablement. C’est là que cet ancien grand professeur d’université – il a notamment été onze ans en poste à la Sorbonne – construit en solitaire son œuvre, où la métaphysique dialogue avec les arts et la littérature. Comme en écho avec l’endroit où il habite, Nicolas Grimaldi arpente inlassablement des thèmes atemporels : la conscience, le désir, le temps, l’imaginaire, l’amour, le sens de la vie… L’entretien se déroule d’abord dans un salon élégant avec vue, dont les murs sont recouverts de certaines de ses toiles – « Peindre me fatigue en me reposant », confie-t-il, en amateur de paradoxes. Après une escapade en voiture dans l’arrière-pays, la discussion se poursuit dans un restaurant de fruits de mer, côté espagnol, à Pasajes. Le philosophe ne s’y était pas rendu depuis un moment et il est effaré de voir à quel point l’environnement urbain a changé, s’est bétonné : « Je ne me reconnais plus dans ce monde. » Mais trêve de mélancolie. Où qu’il soit, Nicolas Grimaldi s’exprime dans une langue très élaborée, parfois délicieusement surannée – à en rappeler l’existence de l’imparfait du subjonctif… Si l’expression « parler comme un livre » lui va comme un gant, nous sommes néanmoins face à un volcan. À chaque question posée, il commence sa réponse par un murmure caressant, presque hésitant, qui bute, se cherche ; puis trouvant la voie, il s’embrase, incandescent, comme possédé. L’un de ses essais s’intitule Socrate, le sorcier et montre en quoi le maître de Platon envoûtait ses interlocuteurs. Même devant une langouste grillée, tel est Nicolas Grimaldi : un sorcier, un mage consumé par la pensée. Et l’incendie de se propager à ceux qui l’écoutent.
Comment en êtes-vous venu à vivre dans cet ancien sémaphore ? Sans être totalement coupé du monde, ce lieu dégage une impression d’isolement. Dans votre œuvre, vous décrivez la solitude comme la situation fondamentale de l’homme…
Il me faut en référer à mon histoire familiale. Mon grand-père, né en 1880, fut enrôlé dans la marine lors de son service militaire. Après avoir navigué quatre ans sur l’océan Indien, il fut affecté au fort de Socoa – en contrebas du sémaphore – , qui ferme la baie de Saint-Jean-de-Luz. Au début de la monarchie de Juillet, on avait construit, le long de la Côte basque, des sémaphores. Celui-ci faisait office de bureau télégraphique : des signaux visuels y étaient envoyés aux navires, qui répercutaient les messages aux destinataires. En 1922-1923, il a été jugé mal situé, et un nouveau sémaphore a été édifié plus en avant dans les terres – à côté de la Tour de Bordagain, à Ciboure… Il a ensuite été laissé à l’abandon, puis vendu par la Marine. Ayant passé des pans de mon enfance à Saint-Jean-de-Luz – auprès de sa grand-mère maternelle – , j’ai fait l’acquisition de cette ruine en 1968 et l’ai rendue habitable. Ce lieu est en effet une sorte d’ermitage, de refuge, qui a une fonction d’ascèse. Il me rappelle que nous sommes nés et que nous mourrons seuls, et que ce n’est que dans la solitude que nous pouvons découvrir la vérité. De la même manière que chez Descartes, ce n’est qu’en se retirant de tout – en son poële… – , en doutant de l’existence de l’Univers tout entier, que s’acquiert la certitude fondatrice, le cogito, à partir duquel le reste prend sens. Ainsi, ce lieu, parce qu’il est une solitude, peut être considéré comme propice, je ne dirais pas à la méditation à la façon de Descartes, mais tout du moins à la réflexion et à l’épreuve de la vérité.
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Lire aussi ce bien beau portrait, « Nicolas Grimaldi, le phare qui éclaire l’humain« ,
sous la plume de Robert Maggori, en 2013 :
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PORTRAIT
Du haut de son phare au Pays basque, où il vit depuis 1968, le philosophe lit, peint, écrit, scrutant l’éternelle insatisfaction des hommes, incapables de vivre dans le présent.
Par ROBERT MAGGIORI
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Il est des lieux plus propices que d’autres à la méditation. Droit devant, la mer et le ciel se confondent sous le même gris perle. La maison s’avance sur le promontoire tel un bateau échoué. A droite, par ses innombrables fenêtres, on aperçoit, comme autant de photos encadrées, Ciboure et la baie de Saint-Jean-de-Luz. A gauche, la houle s’écrase sur la corniche, qui s’étend jusqu’à Hendaye. C’est l’ancien sémaphore de Socoa, construit à l’époque de Guizot – un temps bureau télégraphique, désaffecté en 1922, puis vendu par la marine. «J’ai fait l’acquisition de ce qui était alors une ruine en 1968, quand j’ai quitté Paris. Aujourd’hui, c’est mon île, c’est là qu’habite Robinson Crusoé.»
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Si Robinson avait été gardien de phare, il eût pu nommer toutes les vagues – la toute proche énorme Belharra… – qui enchantent les surfeurs, deviner le temps à venir au seul bruit du vent ou à la couleur de la mer. Mais il est philosophe : son océan est celui de la musique, «musique de chambre, uniquement», et de la peinture, ses falaises, celles que créent les murs de livres. «Je suis presque toujours seul, donc toujours en mauvaise compagnie. Mais ne soupçonnez pas une existence monacale ! J’ai la chance d’avoir les visites de mes anciens élèves, je lis, je peins, j’écris, et si je mange avec frugalité, ce n’est pas par vertu, ni souci de santé, mais parce que, des mets, je ne sens plus l’arôme, ayant, à la suite d’une opération, perdu l’odorat. Ce n’est rien, pourtant ! L’essentiel est de comprendre que la beauté du monde et de la vie est dans chaque instant !»
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Si la philosophie apporte, à la longue, sinon une sagesse du moins un style, cela se reconnaîtrait, chez Nicolas Grimaldi, à l’élégance du port et des gestes, à la courtoisie, à l’exquise délicatesse de ses manières, à son écriture, précise, sobre, juste relevée par la sonorité rare de l’imparfait du subjonctif. Lorsqu’il parle, guidant son verbe par la gesticulation des mains, il est moins mesuré : il voudrait tout dire, en flots torrentiels, tout faire comprendre, ne pas oublier la moindre nuance, et bientôt déclame, tonitrue, chante et enchante. Il a ainsi envoûté, au lycée de Colmar, à l’hypokhâgne de Janson-de-Sailly ou de Molière, à la khâgne de Jules-Ferry, aux universités de Brest, Poitiers, Bordeaux, Paris, des générations d’étudiants, qui le décrivent comme un voltigeur, un danseur, un magicien.
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Professeur émérite à la Sorbonne, où il a occupé la chaire d’histoire de la philosophie moderne puis de métaphysique, il s’inscrit volontiers dans le sillage de Maurice Savin, lui-même disciple d’Alain. «Tous deux peignaient… Et moi aussi ! Lorsque je peins, je suis entièrement possédé par ce qui se passe sur la toile, à tout instant elle change, elle se perd également à tout instant, de sorte que rien ne m’en distrait. A l’inverse de l’attention spéculative, qui a quelque chose d’épuisant, la peinture repose par un épuisement tout opposé, à savoir qu’elle absorbe. Si j’étais un véritable peintre, il suffirait de voir un seul de mes tableaux pour savoir qu’il est de moi, sans besoin de voir la signature. Or ce n’est pas le cas. J’ai peint principalement pour comprendre ce que c’est que peindre, si bien que beaucoup de mes peintures, selon les années, sont « dans l’atmosphère de », de Juan Gris, de Nicolas de Staël, du Cavalier bleu, de Kandinsky, de Franz Marc, d’August Macke, de Paul Klee…» Mais s’il est un philosophe auquel Nicolas Grimaldi fait aussitôt penser, c’est bien à Vladimir Jankélévitch : «On me disait que je parlais comme lui avant même que je l’eusse entendu ! Quand je l’ai découvert, j’ai eu comme une révélation : Jankélévitch, c’était le style que j’attendais en philosophie.»
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A la Sorbonne, en mai 68, Jankélévitch épouse corps et âme l’insurrection étudiante. Grimaldi du bout des lèvres, et moins encore : «Si la révolte et les grèves n’avaient été qu’ouvrières, j’aurais adhéré totalement. Mais le dadaïsme généralisé m’a gêné, meurtri, comme les tentatives de destruction de la culture, qu’on disait « bourgeoise ». J’ai vu là une conspiration contre l’esprit. Je me suis réfugié à Socoa. Vous savez, j’ai eu une « première mort » parce que je n’ai connu ma mère que mourante. Avoir une enfance sans mère, ça compte, car votre première expérience est celle d’une déperdition, d’une privation – qui m’a semblé par la suite être originaire en toute conscience, comme si toute conscience naissait orpheline d’on ne sait quoi. Et ma deuxième mort, c’est 68. Depuis, je n’ai fait que me survivre à moi-même. Tout ce que j’avais imaginé comme devant être le style d’un professeur, d’un écrivain, d’un philosophe, tout ce qu’il me semblait devoir attendre de moi-même ne pouvait plus être partagé de personne. L’expérience de 68, c’est d’être monté sur un vaisseau de ligne qui avait sombré, je n’avais plus ni amis ni bagages, plus rien, il y avait bien un perroquet, une chèvre, eh bien j’allais vivre comme ça, sans semblables, dans un sémaphore. Dans toutes les universités où je suis allé par la suite, j’ai fait cours – avant je faisais classe – en lycée. Faire classe, c’est apporter ce qu’on est, ce qu’on a cru mériter de soi-même, par beaucoup de travail, et faire cours, c’est apporter ce qu’on sait – ou qu’on cherche. J’avais changé de vie, j’avais même changé de métier.»
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La blessure semble encore vive. Grimaldi l’a vécue comme une destruction de sa «carte d’identité». «Mon père, Dominique, un instituteur corse qui a ensuite passé des concours pour entrer à la Poste, était un leader syndical, un des fondateurs de Force ouvrière, engagé dans le Parti socialiste. Le Parti socialiste, je l’ai quitté en novembre 1968. Je trouvais alors la gauche plus désespérante encore que la droite. Mon père n’a jamais déjeuné ou dîné en famille, sauf pendant l’Occupation. Il était toujours en réunion, à travers toute la France, rentrait à une heure du matin… Mais je n’ai jamais été très intime de ses combats. J’avais un dissentiment très ancien avec lui. Lorsqu’en 1944, je suis revenu à Paris pour aller au lycée, j’ai repris une vie familiale presque normale. J’étais un élève brillant, mais c’est une chose dont mon père ne tirait aucune vanité, dont il prenait presque ombrage. Il disait : « Mon petit, il n’y a pas d’hommes supérieurs ; le talent, ça n’existe pas ; la seule chose qui différencie les hommes, c’est le travail. » Quand je lui déclarai, à 13 ans, que je voulais devenir poète, mon père affectait de prononcer « pouët », pour dire que c’était être mangeur de vent… Il n’avait que mépris. Une anecdote très sotte mais indicative. J’étais en troisième et on nous avait demandé de décrire quelque chose. J’avais décrit une après-midi au bois de Boulogne, avec « les barques sur le lac et le soleil qui clapotait ». Le professeur avait mis « très joli » en marge. Mon père inspectait tous mes devoirs, regardait les notes, épluchait ça comme un commissaire de police. Il voit cette observation en marge et s’écrie : « Qu’est-ce que c’est que ce fou, un soleil qui clapote, t’as déjà vu ça ? »»
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Nicolas Grimaldi ne sera pas poète. Le questionnement philosophique le saisit adolescent. «Dans ma pensée, il n’y a pas eu de rupture. Je n’ai eu qu’une seule naissance, ma naissance à une question – voilà. Très jeune, j’ai senti, avec une grande intensité, que tous les hommes sont malades d’eux-mêmes. En 1950, tous mes camarades étaient ou chrétiens ou communistes, donc tous espéraient entrer un jour dans le royaume, et moi, je pressentais qu’il n’existe pas de royaume – voilà, voilà… – où la vie ne puisse être qu’ivresse ou extase… Toute la question fut de comprendre comment il est possible qu’il y ait dans la nature un être aussi dénaturé que l’homme. Seul l’homme se demande : que dois-je faire de moi-même – accéder à un supplément d’être ?.. – pour n’avoir pas raté ma vie ? Que faut-il attendre de la vie pour qu’il ne suffise pas d’avoir vécu pour l’avoir gagnée ? J’en suis resté là jusqu’au bout, aujourd’hui encore.»
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A mesure qu’il va la développer, Grimaldi «positionne» son œuvre à l’interface de la métaphysique, de l’éthique, de l’art et de la littérature (Leopardi, Proust, Pessoa, Amiel, Kafka, Simenon). Il sera toujours taraudé par l’idée que ce qu’on a acquis – modes d’être, qualités, fonctions, rangs et statuts – ne l’a été qu’en se privant de tout ce qu’on aurait pu développer – mais ce leitmotiv, il le fera entendre en déclinant les thèmes les plus proches de l’expérience de chacun : l’amour, la liberté, le désenchantement, la jalousie, la solitude, la traîtrise, la banalité, la «démence ordinaire», le fanatisme, l’imaginaire… Les livres sur ces questions sortiront de l’ombre un penseur que l’on qualifiait jusque-là, de façon restrictive, de «spécialiste de Descartes», et, par suite, comme un historien de la philosophie.
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«J’ai toujours eu le souci de n’en être pas un. Comme un musicien, j’ai fait mes gammes, mes exercices, tous les jours. L’histoire de la philosophie m’a servi à cela : j’ai entretenu mes dispositions, mais en même temps, je me suis appliqué à ne point le laisser paraître, à l’instar du danseur qui ne laisse pas voir le travail que ses arabesques ont nécessité. Comme professeur, je dirais aussi que, de même qu’il y a une sorte de bassesse à laisser le prix sur les choses que l’on offre, de même laisser soupçonner la peine qu’a exigée un cours serait une forme d’indélicatesse à l’égard de nos élèves. Quant à être « spécialiste de Descartes », cela me ferait plutôt rire. Car je n’ai pas travaillé Descartes plus que beaucoup d’autres philosophes, et je n’ai pas plus travaillé Descartes que je n’ai travaillé Malebranche, Kant, Hegel ou Bergson… Je me suis préparé toute ma vie à écrire un ouvrage sur Leibniz, mais la situation éditoriale en a toujours ajourné le projet, si bien que je ne le ferai jamais. L’occasion universitaire a fait que je me suis trouvé en charge de la chaire d’histoire de la philosophie moderne et du Centre d’études cartésiennes qui lui était afférent. Les quelques livres que j’ai publiés sur Descartes sont plutôt des recueils d’études, d’articles, de conférences. Descartes est peut-être l’auteur avec lequel j’ai le moins d’affinités.» – voilà !
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Sans doute Grimaldi minimise-t-il son apport aux études cartésiennes. Mais il reconnaît une proximité «fraternelle» avec l’auteur du Traité des passions lorsqu’il le rapproche des moralistes du Grand Siècle, La Rochefoucauld ou La Bruyère, ou lorsqu’il souligne la fécondité de sa notion de générosité : «Elle traduit, me semble-t-il, une sorte de sentiment du « quant-à-soi », pris en un sens particulier : je ne vais pas me plaindre de ma situation comme si un autre en était responsable, non, c’est à moi seul qu’il appartient d’accomplir et réaliser tout ce qui me paraît le meilleur.»
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Ce que Grimaldi voit dans l’idée de générosité chez Descartes est en fait le verso du problème que toute sa pensée a tenté d’éclairer : comment les hommes peuvent-ils réaliser ce qui leur paraît le meilleur, si leur situation est celle d’«égarés» ; s’ils sont toujours en attente de ce qui viendrait combler l’hiatus entre réalité et possibilités, et savent cette attente vaine ; si, sur les chemins tortueux de l’existence, ils trouvent embûches, mines, culs-de-sac ; si, libres, confrontés à une gamme illimitée de choix, ils avancent cahin-caha, et parfois échouent, entre dépendance et indépendance, espoir, illusion et désenchantement… Bergson disait que tout philosophe, au fond, n’a qu’une seule chose à dire, et la redit sans cesse. «Je ne sais pas si Bergson avait raison de penser cela. Mais ce qu’il a dit s’appliquerait de part en part à ma propre expérience : qu’y a-t-il que l’homme poursuive sans cesse et n’atteint jamais ? D’où vient qu’il manque à l’homme quelque chose qu’il ne parvient pas à déterminer, de sorte qu’il lui suffit de l’obtenir pour découvrir que ce n’était pas ce qu’il avait désiré ? Pascal dit : « Jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent… Nous ne nous tenons jamais au temps présent, tout nous déçoit toujours. » Inconstance, ennui, inquiétude, voilà la condition de l’homme. Toute mon entreprise est d’avoir tenté de rendre raison de l’anthropologie pascalienne, sans recourir à aucun des fantasmes de sa théologie, et sans Dieu, voilà.»
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D’où viennent ce manque et cette inévitable déception ? D’abord de ce que Grimaldi nomme le «drame de la conscience». Avant même qu’on puisse prendre conscience de quoi que ce soit, il n’y a dans la conscience, si on peut dire, que «la pure attente de l’intuition à venir». L’attente est la «précondition» de la conscience, elle en est la matière première. Mais cela ne va pas sans créer quelques leurres, notamment celui de «vivre dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé. On attend des temps nouveaux parce que le présent est insupportable», alors que «tout à l’inverse, c’est l’exaspération de notre attente qui rend insupportable le présent».
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Puisqu’elle est attente avant d’être, la conscience se condamne à attendre ce qui n’est pas et à se morfondre dans ce qui est. On l’éprouve tout au long de la vie : on peut certes se réaliser tant bien que mal avec ce qu’on est et ce qu’on fait, mais, se dit-on, on va se réaliser pleinement quand viendra la prochaine chance, la prochaine opportunité, la fonction, la rencontre, la proposition, l’œuvre, l’occasion prochaines. «Quoi qu’un homme ait poursuivi et quoi qu’il ait attendu, rien ne le contente», puisqu’infinis sont les possibles ouverts à son attente. Alors de deux choses l’une : on n’attend plus rien de la vie, ce qui est une façon de la faire mourir, ou on «attend tout», ce qui exige la médiation de l’imaginaire. «Que concevons-nous ou qu’imaginons-nous qui ne laisse plus rien à attendre ? Ce ne peut être que l’infini (auquel on ne peut rien ajouter), l’éternité (par rapport à laquelle rien n’est à venir), la perfection, la plénitude ou la béatitude.» D’où le crédit donné aux fantasmes, à la tentation d’abandonner «la réalité de ce qu’on sent, pour la réalité qu’on joue», pour un théâtre dans lequel l’illusion du bonheur serait gommée par le bonheur de l’illusion.
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«Si l’attente est l’étoffe de la conscience, l’imaginaire en est la fibre. Contrairement à ce que Sartre a prétendu, la perception et l’imagination, le réel et l’irréel ne sont pas deux mondes étanches, structurellement séparés. La figure emblématique de l’imaginaire, c’est l’hallucination, l’envoûtement, de sorte que, comme dans tout envoûtement, la conscience est capable de vivre l’irréel comme s’il était la suprême réalité, et le réel comme s’il était moins que rien. Et cela fait aussi bien la croyance, le fanatisme, les religions, etc. Et peut-être aussi la jalousie, presque entièrement fantasmatique.»
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L’énergie pétillante avec laquelle Grimadi s’exprime semble contraster le désabusement qui sourd de son propos. De fait, le philosophe n’est pas du tout un «Schopenhaueur d’aujourd’hui», pour qui «la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». Il échappe au pessimisme parce qu’il se veut un «penseur de la vie» – c’est même cela, dit-il, qui, «plus qu’une sorte de co-sanguinité morale, me rapproche de Bergson et de Jankélévitch». Or la vie est «élan». «J’ai mon identité hors de moi, je suis à moi-même mon propre manque parce que je suis vivant, au sens où le propre de la vie n’est pas d’ »être », mais de se propager, de se répandre par sa propre nature, et de s’éprouver d’autant plus qu’elle se diffuse, qu’elle se communique davantage. Aussi le « bien » n’est-il pas quelque chose d’extrinsèque, d’extérieur, que je m’efforce d’acquérir. Le véritable bien, le véritable bonheur, ce par quoi je me sens d’autant plus vivre, c’est au contraire de m’épancher, dans une sorte de générosité vitale.»
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Mais qu’est-ce qui fait que ce déploiement vitaliste produise forcément le bien, et non une surpuissance dominante, «colonisatrice», destructrice ? «En tant qu’être vivant, tout ce que je suis, je l’ai reçu, et je l’ai reçu comme si la vie s’accomplissait à travers moi, comme si je n’étais qu’une médiation, un « moment » de la vie. C’est la vie qui se poursuit elle-même à travers moi, car évidemment, le propre de la vie est de s’enfermer toujours dans un individu, mais pour se perpétuer à travers lui. Et l’illusion inhérente à la vie c’est, pour chaque individu, de croire qu’il est le centre de la vie et de ramener tout à lui, au lieu que la vie ne tend qu’à rayonner à partir de lui. Pour éviter toute « volonté de puissance », il faut d’abord détruire cette illusion.» On pourrait dès lors penser qu’une position morale découle immédiatement du fait que chacun soit un «médiateur de la vie» et donc qu’autrui soit «toujours déjà là», avant moi.
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«Psychologiquement, je m’éprouve d’abord dans la solitude, dans la séparation, dans l’abandon. Je suis tout seul dans mon lit et ne peux rien sans les autres, les autres ne sont pas d’abord ceux vers lesquels mon être va se diffuser, mais ceux dont j’attends toute chose. Ensuite, je pourrai leur « donner ma vie ». Or il ne s’agit pas seulement de la donner biologiquement, encore faut-il infuser, transfuser l’intensité de ce que je sens – en une expression – , afin que les autres fassent leur propre substance de la mienne. D’un point de vue moral, donner la vie, c’est plus facile à dire qu’à faire, car je veux bien donner de l’argent, je veux bien donner des leçons ou aider quelqu’un à accomplir sa tâche, mais comment puis-je donner ma vie sans imposer ma personne et, par là, imposer une contrainte, une sorte d’aliénation, auxquelles les autres ne sont pas prêts… Il me semble que nous n’avons que deux manières d’irradier notre vie sans imposer notre personne : c’est le travail et l’amour. Dans l’amour, je donne ma vie,mais sans ma personne, tandis que dans le travail, c’est par une sorte de dévotion anonyme, clandestine, secrète – si bien que je dirais que le travail est la forme la plus discrète et la plus délicate de l’amour.»
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Voilà qui n’est pas simple. Comment donner et «se donner» ? Comment éviter de «se fondre» en l’autre ? «Il y a aussi cette forme que Descartes appelait l’amour de bénévolence ou l’amour de dévotion, par lequel je me voue à la perfection, à la réalisation de l’autre. Comment dirais-je ? Que la personne aimée soit comme une œuvre en état d’inachèvement. Un même violon, un même piano ne sonnent pas de la même façon selon le musicien qui en joue. Eh bien ce que j’ambitionnerais, ou ce que l’amour me fait ambitionner, c’est que la personne aimée puisse « sonner » d’une manière plus émouvante, plus personnelle, grâce à ma présence, à mon attention, à ma vigilance, que sans moi. J’ambitionnerais qu’elle n’eût pas pu être autant elle-même sans moi qu’avec moi.» Ceci vaut pour n’importe quel amour ? «Cela vaut même pour le travail du professeur, qui est de rendre la pensée aussi contagieuse – voilà – qu’une émotion ! Ce qui me semble le plus analogiquement proche de cet amour que j’évoque, c’est la complémentarité de deux solistes jouant une partition piano-violon, où chacun soutient le chant de l’autre, le porte, lui apporte un surcroît de couleur, de chair, de rythme, et par conséquent de vitalité.»
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Je tiens aussi à signaler ici que Nicolas Grimaldi a donné une communication à la Société de Philosophie de Bordeaux le 4 février 1977, intitulée « Science et philosophie« …
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Milan Maksimovic, Nicolas Grimaldi,
pour un éloge de l’élan vital fécond et généreux de la curiosité.
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Ce vendredi 3 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa