Catégorie : Rencontres

  • De la double question de la composition d’un récital de concert et de la tenue d’un récitant à un concert de musique, en forme de suite au concert des Quatuors n° 2 de Lucien Durosoir et Leos Janacek du 1er mai dernier au château Mombet à Saint-Lon-les-Mines en Chalosse, pour le 3e Festival Durosoir…

    Mon article de réception « Immense concert Janáček – Durosoir hier soir au château Mombet à Saint-Lon-les-Mines, en Chalosse, par un Quatuor Diotima au plus haut inspiré, avec deux éblouissants et étourdissants chefs d’œuvre sublimes, le Quatuor à cordes n°2 « Lettres intimes » (de 1928), et le Quatuor en Ré mineur n° 2 (de 1922) : la puissance et la gloire… » du passionnant très beau concert « Janáček – Durosoir » du vendredi 1er mai dernier, au château Mombet à Saint-Lon-les-Mines, pour le 3e Festival Durosoir – le 1er Festival Durosoir, en mai 2024,  offrait un concert « Ligeti – Durosoir« , et le second, en mai 2025, un concert « Poulenc – Durosoir« … – , avec ces transcendants et foudroyants chefs d’œuvre de musique de chambre que sont ces sublimes  Quatuors n°2 de Leos Janáček (de 1928) et Lucien Durosoir (de 1922), vient de donner lieu à plusieurs échanges de courriels, centrés sur la double question de la composition – ardue – d’un récital de concert, et de la tenue – difficile et complexe – d’un récitant à un concert de musique,

    en forme de suite, maintenant, à ce que j’ai qualifié d’ »immense concert » de la part des splendides musiciens du Quatuor Diotima…

    …

    Voici donc ces successives réflexions de ma part, en courriels, hier à 10h 43,

    et puis, toujours hier, à 15h 26…

    …

    Un interprète, que ce soit un musicien ou un comédien, a pour impératif absolu – du moins à mes yeux – de servir avec la plus profonde humilité l’auteur ou le compositeur, et jamais se servir, lui – et encore moins se servir histrioniquement ! ou avec cabotinage auto-centré… – , d’eux…
    Même si ce n’est hélas pas toujours le cas, à une époque de narcissisme débridé étalé…
     
    Pour ce qui concerne la distinction que l’on peut faire entre « plaire au public » et « chercher à l’éduquer » : 
    il me faut constater que je n’ai bien sûr pas, pour ma modeste part de simple auditeur du concert, les responsabilités – financières aussi – d’organisation culturelle et artistique qui incombent aux décideurs du concert… Mais, dans mes humbles activités (mon blog encherchantbien.fr , mes chers entretiens enregistrés chez Mollat), je refuse absolument l’abaissement des exigences, et la complaisance à l’avilissement du public en vue du succès ou de l »approbation à tout prix… Et je suis heureux de voir les témoignages d’approbation (de clarté) de quelques récepteurs de mes entretiens : je ne les recherche pas, ces témoignages, mais quand il arrive qu’ils surviennent, ils me touchent…
     
    Surtout, j’espère que les santés de Luc et Georgie Durosoir vont leur permettre de continuer un bon bout de temps le service très actif et si fécond de leurs passions… Je vois leurs fatigues, comme je vois leurs incroyables énergies…
    Qu’ils se portent bien, tous les deux, et qu’ils soient heureux le mieux possible, en dépit des maux qui agressent leurs vénérables âges…
     
    J’aurais beaucoup aimé assister au concert, samedi 2 mai dernier, de Lorène de Ratuld (avec ce « Tombeau de Couperin » que j’aime tant !) ,
    mais les concerts de Saint-Lon-les-Mines ne débutant cette année qu’à 18h 30, je ne pouvais pas me permettre de risquer de rentrer la nuit tombée et sous la pluie à Bordeaux samedi soir…
    Déjà vendredi soir 1er mai je suis arrivé chez moi à Saint-Jean-de-Luz à 21h 15 : la nuit commençait juste à tomber, heureusement sans la pluie redoutée…
     
    Samedi 2 mai, après avoir déjeuné à 13h chez mon ami Dominique Raoux-Cassin, diplomate émérite (et mélomane ! Il a fait partie du comité de direction du Festival Ravel auprès de Jean-François Heisser) à son domicile de Saint-Jean-de-Luz, et après une passionnante riche conversation remarquablement informée, je suis rentré à Bordeaux en conduisant sous une pluie battante continue…
     
    Voilà ce que c’est que de prendre de l’âge…
    Francis
     
    P.s. :
    j’espère vivement que le programme du 4e Festival Durosoir de l’an prochain (2027) comportera, à côté des œuvres puissantes de Lucien Durosoir, des œuvres du niveau de qualité des chefs d’œuvre de Janáček et de Ligeti donnés au château Mombet en mai 2024 par les Tana et mai 2026 par les Diotima… 
    C’est ainsi que le nom de György Kurtag m’est venu à l’esprit (il a eu 100 ans le 19 février dernier !).
    Et il faudra bien sûr des interprètes de la qualité des Diotima et des Tana, s’il s’agit de Quatuors…
    Lucien Durosoir, si singulier, si puissant, si intense, si foudroyant parfois, apparaît mieux que jamais, grâce à de tels concerts, en Chalosse, comme un « moderne ». Et plus encore, et en sa sidérante singularité au sein de la musique française, comme un compositeur de génie magistral !
    Ainsi, le 12 avril 2013, en mon article « L’œuvre Durosoir au concert : les programmes qu Quatuor Equinoxe et du Trio Rilke aux concerts d’Hendaye les 6 et 7 avril 2013« , les noms de créateurs de cette transcendante hauteur qui m’étaient venus à l’esprit pour qualifier le genre de génie créateur de Lucien Durosoir, étaient-ils rien moins que ceux de Michel-Ange, sculpteur, Agrippa d’Aubigné, Walt Whitman, poètes, au côté du nom de Beethoven, en ses stupéfiants Quatuors…
    …
    Et puis, à 15h 26 : 

    …

    En recherchant dans mes archives le concert où j’avais pour la première fois écouté Mario Hacquard en récitant – c’était, cela je m’en souviens bien, au théâtre d’Hendaye – , je viens d’en retrouver à la fois la date (c’était le 12 novembre 2015), et surtout le courriel dans lequel je rêvais – déjà ! déjà ! – d’associer un Quatuor de Durosoir au 2e de Janáček (« Lettres intimes »), ou à un Quatuor de Bartok, ou de Chostakovitch, plutôt qu’au Quatuor de Ravel, pas assez « rude », disais-je ; aux « univers aux antipodes », écrivais-je même…
     
    Et je prévenais aussi :
    « l’association de lectures de textes – fussent les lettres de guerre de Lucien, et lues par son fils (et c’est bien plus fort que lues par un acteur !) – à des œuvres telles que ces Quatuors, doit être bien pensée »…
     
    Et même :
    « Pour le concert de Lorène de Ratuld, quel que soit le talent de Mario Hacquard – et l’articulation musique/ texte était fort bien calculée – , certaines intonations (même rares) m’ont gêné ;
    et pour avoir été moi-même récitant lors de concerts, je sais combien c’est extrêmement difficile.
    En cela, je pense que Luc est bien mieux en place dans un tel exercice qu’un quelconque comédien, fut-il excellent.
    À cet égard, j’ai bien apprécié la sobriété de la comédienne à l’Hôtel de ville d’Hendaye – c’était le 13 novembre 2015 –  : elle a été parfaite, pour moi…» .

     

    Je constate ainsi que je ne varie pas beaucoup dans mes appréciations (jouissances et irritations) d’après-concert !
     
    Le récitant doit se faire petit, tout petit, et le plus neutre et sobre possible ! Car c’est la musique seule qu’il faut servir !!!
     
    Francis
    …
    Début du message réexpédié :
    De: Francis Lippa
    Objet: le Quatuor Arnaga
    Date: 16 novembre 2015 à 08:11:11 UTC+1

     

    Ce n’était donc pas la première fois que le Quatuor Arnaga jouait ce programme de Quatuors, constitué de celui de Ravel et du 3e de Durosoir.

     
     
    Associer ces 2 sublimes Quatuors ne va cependant pas de soi, du moins pour les oreilles du public.
    Le contraste est même assez difficile à accepter à l’écoute je dirais naïve au concert, tant leurs univers sont aux antipodes.
    Après le charme (même sombre) de Ravel, la force quasi brute (michelangelesque…) de ce 3e de Durosoir 
    – « musique d’après la guerre » avais-je écrit à mon écoute du CD, l’été 2008 ; et je maintiens plus que jamais cette expression ! –
    commence par agacer et agresser les oreilles non apprêtées…
     
    Peut-être faudrait-il tenter d’associer au 3e de Durosoir un Quatuor plus « rude » : le 2d de Janacek, un de Bartok, ou de Chostakovitch.
     
    De même, l’association de lectures de textes – fussent les lettres de guerre de Lucien, et lues par son fils (et c’est bien plus fort que lues par un acteur ! – à des œuvres telles que ces Quatuors
    doit être bien pensée…
     
    Pour le concert de Lorène de Ratuld,
    quel que soit le talent de Mario Hacquard – et l’articulation musique/ texte était fort bien calculée – , 
    certaines intonations (même rares) du comédien m’ont gêné ;
    et pour avoir été moi-même récitant lors de concerts, je sais combien c’est extrêmement difficile.
     
    En cela, je pense que Luc est bien mieux en place dans un tel exercice qu’un quelconque comédien, fut-il excellent.
    À cet égard, j’ai bien apprécié la sobriété de la comédienne à l’Hôtel de ville d’Hendaye : elle a été parfaite, pour moi…
     

    Voilà quelques réflexions d’après concert…

     
    Francis

    …

    Voilà donc pour ces quelques réflexions un peu prolongées d’après-concert…

    …

    Ce mardi 5 mai 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le vivifiant art de biographe de René de Ceccatty : un jubilatoire entretien avec Caroline Gutmann à propos de son superbe « Les trois vies d’Hector Bianciotti », qui est aussi une ode à l’amitié et à la générosité…

    Le 31 mars dernier, l’ami René de Ceccatty m’a adressé l’entretien que le jour même, sur RCJ, il avait eu avec l’excellente et empathique lectrice qu’est Caroline Gutmann à propos de son si riche et passionnant « Les Trois vies d’Hector Bianciotti« , paru aux Éditions Séguier le 19 février dernier, que René m’avait, au préalable, fait adresser par son éditeur – cf mes deux articles « L’art rare de la biographie de René de Ceccatty (suite) : un tout simplement merveilleux « Les Trois vies d’Hector Bianciotti », ou le portrait riche et subtil, à triple facettes au moins, d’un ami proche et discret, ou du moins sélectif en les trois volets de sa propre autobiographie ; ou l’admirable récit de vérité de vies faites de rencontres étroitement imbriquées, intriquées…«  et « René de Ceccatty : admirable biographe, maintenant d’Hector Bianciotti, mais aussi, en cette occasion-ci, autobiographe aussi, et à nouveau, de lui-même… » en date des 10 février et 5 mars dernier…

    …

    Par retour de courriel un peu tardif, le 7 avril, et après écoute de ce superbe entretien avec Caroline Gutmann,

    je lui avais répondu ceci :

    …

    « Cher René,

    quel magnifique entretien as-tu eu là avec Caroline Gutmann !
    Je viens d’écouter ses 44 ‘, et suis emballé par l’enthousiasme de cet honneur que vous avez rendu là à la sensibilité ô combien rare d’Hector Bianciotti !
    Cela ajoute encore un peu à ta si belle biographie…« .
    …
    Auquel courriel René m’a immédiatement répondu ceci :
    …

    Merci beaucoup de ton message, cher Francis.

    Oui,  nous avons eu une conversation sympathique. Caroline a un tempérament enthousiaste et chaleureux… comme toi !
    Tu vas recevoir ma traduction des haïkus de Sôseki (Être une hirondelle, Rivages).
    Et je viens de corriger les épreuves de la réédition, chez Gremese, d’Un renoncement (Flammarion, 2013), que j’ai refondu et révisé, et dont j’ai changé le titre Greta Garbo, ombre et lumière. Il paraît à l’occasion d’une grande rétrospective Garbo à la Cinémathèque française.
    Avec mon amitié
    René
     …
    À défaut, donc, de pouvoir m’écouter m’entretenir moi-même à Bordeaux avec l’ami René de Ceccatty à propos de son passionnant et si riche Les Trois vies d’Hector Bianciotti, qui est aussi une superbe ode à l’amitié et à la générosité – pas si fréquentes à l’ère de l’impérialisme vénéneux de l’utilitarisme cynique dévergondé et toxique – , 
    écoutez donc ici les 44′ de l’entretien de René avec la magnifique empathique et chaleureuse lectrice qu’est Caroline Gutmann : vous y apprendrez, et dans la joie, beaucoup des qualités vraiment humaines de quelques uns, tel Hector Bianciotti, plusieurs fois et fondamentalement exilé…

    …

    Ce vendredi 10 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Du génie de la curiosité : hier à l’Académie de Bordeaux, remise du prix Manley Bendall 2025 à l’astrophysicien Milan Maksimovic ; et éloge posthume de Nicolas Grimaldi, philosophe, par Jean-Pierre Poussou, son collègue et ami…

    Présent hier à 16h à la séance de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux qui recevait Milan Maksimovic pour sa direction du « Grand Atlas du Soleil « paru aux Editions Glénat, et lauréat du prix Manley Bendall 2025 que lui a remis Mme Sylvie Vauclair, astrophysicienne toulousaine et membre correspondant de l’Académie de Bordeaux,

    j’ai été très sensible à la très claire présentation par Milan Maksimovic de ce travail à la fois personnel et collectif, mettant particulièrement en relief  la fondamentale et permanente activité de recherche – jamais achevée mais toujours, toujours infiniment questionnante ; c’est là la base de tout le travail d’exploration du réel des diverses disciplines scientifiques… – ,

    quand le grand public,

    de même que tout  metteur à son profit – pour des applications techniques d’abord (cf les techno-sciences ; lire ici les travaux de Gilbert Simondon (1984 – 1989) et de Gilbert Hottois (1946 – 2019) ; et ce que j’en évoque en mes articles « Demain mardi 22 novembre 2022, à la Station Ausone à Bordeaux à 18 h, entretien avec Pascal Chabot : une invitation…«  et « Dans le prolongement de son essai « La Philosophie de Simondon » (en 2003), les admirables entretiens filmés de Pascal Chabot dans le superbe film « Simondon du désert », de François Lagarde (en 2012)…«  en date du 21 et du 29 novembre 2022…), puis des usages économiques de ces applications techniques-ci, ainsi que des mises à profit politiques et sociales de ces applications économiques, etc. – des découvertes scientifiques,

    s’intéressent, et de manière très réductive, essentiellement aux résultats de cette connaissance considérée par eux – faussement hélas pour ce qui concerne les sciences expérimentales, jamais achevées… – , comme absolument certaine…

    …

    Et comme cela a été aussi parfaitement énoncé, la recherche fondamentale la plus gratuite et désintéressée, loin des enjeux d’intérêts pratiques à court ou très court terme, est celle qui paradoxalement – parce qu’elle voit plus loin que les intérêts immédiats… – permet le plus et le mieux, même si c’est forcément lent et toujours indirect, d’accumuler des succès d’applications, des « progrès » très effectifs de ces démarches scientifiques – dont les critères de « progrès » sont effectivement très divers, variables, et la plupart du temps même contradictoires, et souvent dramatiquement conflictuels : ce qui est jugé « progrès«  par et pour les uns, étant jugé « détérioration-régression-recul » par et pour les autres : le jugement d’appréciation-valorisation étant bien sûr entièrement fonction des critères choisis, qui ne sont pas nécessairement, et loin de là, universels : cf l’exemple de la mise en place à Lyon en 1830 des métiers à tisser Jacquard, et les révoltes des canuts lyonnais en 1831 et 1834, réprimées dans le sang… – , qui rapportent très gros, d’abord dans les techniques, puis en économie, ainsi qu’en politique aussi…

    …

    De fait, en ses détaillés et très clairs exposés hier après-midi des divers phénomènes solaires tels qu’ils sont, pas à pas, lentement et très minutieusement, explorés par les chercheurs scientifiques,

    Milan Maksimovic – spécialisé, lui, dans l’étude des vents solaires – , a parfaitement mis en évidence ce travail capitalissime de l’invention des hypothèses à d’abord imaginer – cf ce que, à partir du travail passionnant de mon amie Marie José Mondzain, je me suis permis de qualifier de travail d’ « imageance« … – , puis expérimentalement et peu à peu élaborer et mettre en œuvre, à partir d’outils extrêmement précis qu’il a fallu, eux aussi, et peu à peu, step by step, imaginer, concevoir, inventer et créer ;

    ce qui nous montre lumineusement que la science est d’abord une démarche et une méthode, ainsi qu’un chantier en mouvement permanent et d’une très grande complexité, sans cesse mobile et ouvert au questionnement et à la remise en cause de ses résultats provisoires, et pas du tout – sauf en mathématiques et en logique – une connaissance absolument et définitivement certaine, et donc achevée…

    …

    D’où la très grande importance de l’épistémologie, discipline philosophico-scientifique, pour faire la lumière sur ce chantier infiniment ouvert en son extrême complexité, et ses questionnements permanents, en les sciences expérimentales, dont fait partie l’astrologique-physique dont nous a parlé hier si clairement Milan Maksimovic – né le 5 février 1968…

    …

    …

    D’autre part,

    en ouverture de la séance, Jean-Pierre Poussou a fait l’éloge de son ami et collègue Nicolas Grimaldi (Paris, 24 décembre 1933 – Lyon, 13 février 2026), correspondant de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux,

    dont Jean-Pierre Poussou me confiera qu’il a prononcé l’homélie lors de la cérémonie des obsèques de son ami au Crématorium de Biarritz le 23 février dernier.

    …

    Et comme Nicolas Grimaldi l’a lui-même narré en un entretien en date du 2 juillet 2012, avec Martin Duru, publié par Philosophie Magazine sous le titre « Je ne veux plus que souffler sur les braises de la vie« , Nicolas Grimaldi résidait – en dehors de son temps de travail professionnel – depuis 1968 dans le sémaphore de Ciboure :

    …

    Celui qui fut un grand professeur à la Sorbonne réside aujourd’hui, presque retiré, sur la Côte basque. Cherchant la vérité dans la solitude, il brasse dans son œuvre des thèmes atemporels – le désir, le temps, l’amour… Et cultive une éthique de la joie – voilà – comme communion avec les autres.

    À quelques mètres en contrebas – du sémaphore de Socoa où réside Nicolas Grimaldi : il l’a acheté en 1968 – , les vagues de l’océan Atlantique se brisent sur d’étranges feuilletés de schiste et répandent leur embrun. De l’autre côté, derrière un flanc de collines verdoyantes, c’est l’Espagne – la belle silhouette du Jaizquibel domine Fontarabie. Nous sommes à l’extrême pointe de la Côte basque. Plus précisément, sur les hauteurs de Ciboure, commune mitoyenne de Saint-Jean-de-Luz, dont la baie s’offre au regard. Hôte exquis, Nicolas Grimaldi nous reçoit dans son singulier repaire, un ancien sémaphore qu’il a aménagé et dans lequel il vit depuis plus de quarante ans – 1968 ; et en effet, chaque fois que je passais à Socoa, longeant le sémaphore, je pensais à Nicolas Grimaldi, que je n’ai jamais rencontré : il a obtenu un  poste à la Faculté des Lettres de Bordeaux alors que je n’y étais plus étudiant ; et quand je me suis remis à fréquenter la Société de Philosophie de Bordeaux, au cours de la décennie 90 du siècle dernier, Nicolas Grimaldi n’enseignait plus à Bordeaux ; il avait été nommé à la Sorbonne… La bâtisse est solide, austère, dominée par sa petite tour caractéristique. L’horizon, ciel et mer confondus, s’étend directement en face, si bien que le sentiment d’être à l’écart de tout s’impose inexorablement. C’est là que cet ancien grand professeur d’université – il a notamment été onze ans en poste à la Sorbonne – construit en solitaire son œuvre, où la métaphysique dialogue avec les arts et la littérature. Comme en écho avec l’endroit où il habite, Nicolas Grimaldi arpente inlassablement des thèmes atemporels : la conscience, le désir, le temps, l’imaginaire, l’amour, le sens de la vie… L’entretien se déroule d’abord dans un salon élégant avec vue, dont les murs sont recouverts de certaines de ses toiles – « Peindre me fatigue en me reposant », confie-t-il, en amateur de paradoxes. Après une escapade en voiture dans l’arrière-pays, la discussion se poursuit dans un restaurant de fruits de mer, côté espagnol, à Pasajes. Le philosophe ne s’y était pas rendu depuis un moment et il est effaré de voir à quel point l’environnement urbain a changé, s’est bétonné : « Je ne me reconnais plus dans ce monde. » Mais trêve de mélancolie. Où qu’il soit, Nicolas Grimaldi s’exprime dans une langue très élaborée, parfois délicieusement surannée – à en rappeler l’existence de l’imparfait du subjonctif… Si l’expression « parler comme un livre » lui va comme un gant, nous sommes néanmoins face à un volcan. À chaque question posée, il commence sa réponse par un murmure caressant, presque hésitant, qui bute, se cherche ; puis trouvant la voie, il s’embrase, incandescent, comme possédé. L’un de ses essais s’intitule Socrate, le sorcier et montre en quoi le maître de Platon envoûtait ses interlocuteurs. Même devant une langouste grillée, tel est Nicolas Grimaldi : un sorcier, un mage consumé par la pensée. Et l’incendie de se propager à ceux qui l’écoutent.

    Comment en êtes-vous venu à vivre dans cet ancien sémaphore ? Sans être totalement coupé du monde, ce lieu dégage une impression d’isolement. Dans votre œuvre, vous décrivez la solitude comme la situation fondamentale de l’homme…

    Il me faut en référer à mon histoire familiale. Mon grand-père, né en 1880, fut enrôlé dans la marine lors de son service militaire. Après avoir navigué quatre ans sur l’océan Indien, il fut affecté au fort de Socoa – en contrebas du sémaphore – , qui ferme la baie de Saint-Jean-de-Luz. Au début de la monarchie de Juillet, on avait construit, le long de la Côte basque, des sémaphores. Celui-ci faisait office de bureau télégraphique : des signaux visuels y étaient envoyés aux navires, qui répercutaient les messages aux destinataires. En 1922-1923, il a été jugé mal situé, et un nouveau sémaphore a été édifié plus en avant dans les terres – à côté de la Tour de Bordagain, à Ciboure… Il a ensuite été laissé à l’abandon, puis vendu par la Marine. Ayant passé des pans de mon enfance à Saint-Jean-de-Luz – auprès de sa grand-mère maternelle – , j’ai fait l’acquisition de cette ruine en 1968 et l’ai rendue habitable. Ce lieu est en effet une sorte d’ermitage, de refuge, qui a une fonction d’ascèse. Il me rappelle que nous sommes nés et que nous mourrons seuls, et que ce n’est que dans la solitude que nous pouvons découvrir la vérité. De la même manière que chez Descartes, ce n’est qu’en se retirant de tout – en son poële… – , en doutant de l’existence de l’Univers tout entier, que s’acquiert la certitude fondatrice, le cogito, à partir duquel le reste prend sens. Ainsi, ce lieu, parce qu’il est une solitude, peut être considéré comme propice, je ne dirais pas à la méditation à la façon de Descartes, mais tout du moins à la réflexion et à l’épreuve de la vérité.

    …

    Lire aussi ce bien beau portrait, « Nicolas Grimaldi,  le phare qui éclaire l’humain« ,

    sous la plume de Robert Maggori, en 2013 :

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    PORTRAIT

    Du haut de son phare au Pays basque, où il vit depuis 1968, le philosophe lit, peint, écrit, scrutant l’éternelle insatisfaction des hommes, incapables de vivre dans le présent.
    Par ROBERT MAGGIORI

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    Il est des lieux plus propices que d’autres à la méditation. Droit devant, la mer et le ciel se confondent sous le même gris perle. La maison s’avance sur le promontoire tel un bateau échoué. A droite, par ses innombrables fenêtres, on aperçoit, comme autant de photos encadrées, Ciboure et la baie de Saint-Jean-de-Luz. A gauche, la houle s’écrase sur la corniche, qui s’étend jusqu’à Hendaye. C’est l’ancien sémaphore de Socoa, construit à l’époque de Guizot – un temps bureau télégraphique, désaffecté en 1922, puis vendu par la marine. «J’ai fait l’acquisition de ce qui était alors une ruine en 1968, quand j’ai quitté Paris. Aujourd’hui, c’est mon île, c’est là qu’habite Robinson Crusoé.»

    …

    Si Robinson avait été gardien de phare, il eût pu nommer toutes les vagues – la toute proche énorme Belharra… – qui enchantent les surfeurs, deviner le temps à venir au seul bruit du vent ou à la couleur de la mer. Mais il est philosophe : son océan est celui de la musique, «musique de chambre, uniquement», et de la peinture, ses falaises, celles que créent les murs de livres. «Je suis presque toujours seul, donc toujours en mauvaise compagnie. Mais ne soupçonnez pas une existence monacale ! J’ai la chance d’avoir les visites de mes anciens élèves, je lis, je peins, j’écris, et si je mange avec frugalité, ce n’est pas par vertu, ni souci de santé, mais parce que, des mets, je ne sens plus l’arôme, ayant, à la suite d’une opération, perdu l’odorat. Ce n’est rien, pourtant ! L’essentiel est de comprendre que la beauté du monde et de la vie est dans chaque instant !»
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    Un voltigeur, un danseur, un magicien

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    …

    Si la philosophie apporte, à la longue, sinon une sagesse du moins un style, cela se reconnaîtrait, chez Nicolas Grimaldi, à l’élégance du port et des gestes, à la courtoisie, à l’exquise délicatesse de ses manières, à son écriture, précise, sobre, juste relevée par la sonorité rare de l’imparfait du subjonctif. Lorsqu’il parle, guidant son verbe par la gesticulation des mains, il est moins mesuré : il voudrait tout dire, en flots torrentiels, tout faire comprendre, ne pas oublier la moindre nuance, et bientôt déclame, tonitrue, chante et enchante. Il a ainsi envoûté, au lycée de Colmar, à l’hypokhâgne de Janson-de-Sailly ou de Molière, à la khâgne de Jules-Ferry, aux universités de Brest, Poitiers, Bordeaux, Paris, des générations d’étudiants, qui le décrivent comme un voltigeur, un danseur, un magicien.
    …

    Professeur émérite à la Sorbonne, où il a occupé la chaire d’histoire de la philosophie moderne puis de métaphysique, il s’inscrit volontiers dans le sillage de Maurice Savin, lui-même disciple d’Alain. «Tous deux peignaient… Et moi aussi ! Lorsque je peins, je suis entièrement possédé par ce qui se passe sur la toile, à tout instant elle change, elle se perd également à tout instant, de sorte que rien ne m’en distrait. A l’inverse de l’attention spéculative, qui a quelque chose d’épuisant, la peinture repose par un épuisement tout opposé, à savoir qu’elle absorbe. Si j’étais un véritable peintre, il suffirait de voir un seul de mes tableaux pour savoir qu’il est de moi, sans besoin de voir la signature. Or ce n’est pas le cas. J’ai peint principalement pour comprendre ce que c’est que peindre, si bien que beaucoup de mes peintures, selon les années, sont « dans l’atmosphère de », de Juan Gris, de Nicolas de Staël, du Cavalier bleu, de Kandinsky, de Franz Marc, d’August Macke, de Paul Klee…» Mais s’il est un philosophe auquel Nicolas Grimaldi fait aussitôt penser, c’est bien à Vladimir Jankélévitch : «On me disait que je parlais comme lui avant même que je l’eusse entendu ! Quand je l’ai découvert, j’ai eu comme une révélation : Jankélévitch, c’était le style que j’attendais en philosophie.»

    …

    «Ma deuxième mort, c’est 68»

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    A la Sorbonne, en mai 68, Jankélévitch épouse corps et âme l’insurrection étudiante. Grimaldi du bout des lèvres, et moins encore : «Si la révolte et les grèves n’avaient été qu’ouvrières, j’aurais adhéré totalement. Mais le dadaïsme généralisé m’a gêné, meurtri, comme les tentatives de destruction de la culture, qu’on disait « bourgeoise ». J’ai vu là une conspiration contre l’esprit. Je me suis réfugié à Socoa. Vous savez, j’ai eu une « première mort » parce que je n’ai connu ma mère que mourante. Avoir une enfance sans mère, ça compte, car votre première expérience est celle d’une déperdition, d’une privation – qui m’a semblé par la suite être originaire en toute conscience, comme si toute conscience naissait orpheline d’on ne sait quoi. Et ma deuxième mort, c’est 68. Depuis, je n’ai fait que me survivre à moi-même. Tout ce que j’avais imaginé comme devant être le style d’un professeur, d’un écrivain, d’un philosophe, tout ce qu’il me semblait devoir attendre de moi-même ne pouvait plus être partagé de personne. L’expérience de 68, c’est d’être monté sur un vaisseau de ligne qui avait sombré, je n’avais plus ni amis ni bagages, plus rien, il y avait bien un perroquet, une chèvre, eh bien j’allais vivre comme ça, sans semblables, dans un sémaphore. Dans toutes les universités où je suis allé par la suite, j’ai fait cours – avant je faisais classe – en lycée. Faire classe, c’est apporter ce qu’on est, ce qu’on a cru mériter de soi-même, par beaucoup de travail, et faire cours, c’est apporter ce qu’on sait – ou qu’on cherche. J’avais changé de vie, j’avais même changé de métier.»

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    La blessure semble encore vive. Grimaldi l’a vécue comme une destruction de sa «carte d’identité». «Mon père, Dominique, un instituteur corse qui a ensuite passé des concours pour entrer à la Poste, était un leader syndical, un des fondateurs de Force ouvrière, engagé dans le Parti socialiste. Le Parti socialiste, je l’ai quitté en novembre 1968. Je trouvais alors la gauche plus désespérante encore que la droite. Mon père n’a jamais déjeuné ou dîné en famille, sauf pendant l’Occupation. Il était toujours en réunion, à travers toute la France, rentrait à une heure du matin… Mais je n’ai jamais été très intime de ses combats. J’avais un dissentiment très ancien avec lui. Lorsqu’en 1944, je suis revenu à Paris pour aller au lycée, j’ai repris une vie familiale presque normale. J’étais un élève brillant, mais c’est une chose dont mon père ne tirait aucune vanité, dont il prenait presque ombrage. Il disait : « Mon petit, il n’y a pas d’hommes supérieurs ; le talent, ça n’existe pas ; la seule chose qui différencie les hommes, c’est le travail. » Quand je lui déclarai, à 13 ans, que je voulais devenir poète, mon père affectait de prononcer « pouët », pour dire que c’était être mangeur de vent… Il n’avait que mépris. Une anecdote très sotte mais indicative. J’étais en troisième et on nous avait demandé de décrire quelque chose. J’avais décrit une après-midi au bois de Boulogne, avec « les barques sur le lac et le soleil qui clapotait ». Le professeur avait mis « très joli » en marge. Mon père inspectait tous mes devoirs, regardait les notes, épluchait ça comme un commissaire de police. Il voit cette observation en marge et s’écrie : « Qu’est-ce que c’est que ce fou, un soleil qui clapote, t’as déjà vu ça ? »»

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    Nicolas Grimaldi ne sera pas poète. Le questionnement philosophique le saisit adolescent. «Dans ma pensée, il n’y a pas eu de rupture. Je n’ai eu qu’une seule naissance, ma naissance à une question – voilà. Très jeune, j’ai senti, avec une grande intensité, que tous les hommes sont malades d’eux-mêmes. En 1950, tous mes camarades étaient ou chrétiens ou communistes, donc tous espéraient entrer un jour dans le royaume, et moi, je pressentais qu’il n’existe pas de royaume – voilà, voilà… – où la vie ne puisse être qu’ivresse ou extase… Toute la question fut de comprendre comment il est possible qu’il y ait dans la nature un être aussi dénaturé que l’homme. Seul l’homme se demande : que dois-je faire de moi-même – accéder à un supplément d’être ?.. – pour n’avoir pas raté ma vie ? Que faut-il attendre de la vie pour qu’il ne suffise pas d’avoir vécu pour l’avoir gagnée ? J’en suis resté là jusqu’au bout, aujourd’hui encore.»

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    Les thèmes les plus proches de l’expérience de chacun

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    A mesure qu’il va la développer, Grimaldi «positionne» son œuvre à l’interface de la métaphysique, de l’éthique, de l’art et de la littérature (Leopardi, Proust, Pessoa, Amiel, Kafka, Simenon). Il sera toujours taraudé par l’idée que ce qu’on a acquis – modes d’être, qualités, fonctions, rangs et statuts – ne l’a été qu’en se privant de tout ce qu’on aurait pu développer – mais ce leitmotiv, il le fera entendre en déclinant les thèmes les plus proches de l’expérience de chacun : l’amour, la liberté, le désenchantement, la jalousie, la solitude, la traîtrise, la banalité, la «démence ordinaire», le fanatisme, l’imaginaire… Les livres sur ces questions sortiront de l’ombre un penseur que l’on qualifiait jusque-là, de façon restrictive, de «spécialiste de Descartes», et, par suite, comme un historien de la philosophie.

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    «J’ai toujours eu le souci de n’en être pas un. Comme un musicien, j’ai fait mes gammes, mes exercices, tous les jours. L’histoire de la philosophie m’a servi à cela : j’ai entretenu mes dispositions, mais en même temps, je me suis appliqué à ne point le laisser paraître, à l’instar du danseur qui ne laisse pas voir le travail que ses arabesques ont nécessité. Comme professeur, je dirais aussi que, de même qu’il y a une sorte de bassesse à laisser le prix sur les choses que l’on offre, de même laisser soupçonner la peine qu’a exigée un cours serait une forme d’indélicatesse à l’égard de nos élèves. Quant à être « spécialiste de Descartes », cela me ferait plutôt rire. Car je n’ai pas travaillé Descartes plus que beaucoup d’autres philosophes, et je n’ai pas plus travaillé Descartes que je n’ai travaillé Malebranche, Kant, Hegel ou Bergson… Je me suis préparé toute ma vie à écrire un ouvrage sur Leibniz, mais la situation éditoriale en a toujours ajourné le projet, si bien que je ne le ferai jamais. L’occasion universitaire a fait que je me suis trouvé en charge de la chaire d’histoire de la philosophie moderne et du Centre d’études cartésiennes qui lui était afférent. Les quelques livres que j’ai publiés sur Descartes sont plutôt des recueils d’études, d’articles, de conférences. Descartes est peut-être l’auteur avec lequel j’ai le moins d’affinités.» – voilà !

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    Sans doute Grimaldi minimise-t-il son apport aux études cartésiennes. Mais il reconnaît une proximité «fraternelle» avec l’auteur du Traité des passions lorsqu’il le rapproche des moralistes du Grand Siècle, La Rochefoucauld ou La Bruyère, ou lorsqu’il souligne la fécondité de sa notion de générosité : «Elle traduit, me semble-t-il, une sorte de sentiment du « quant-à-soi », pris en un sens particulier : je ne vais pas me plaindre de ma situation comme si un autre en était responsable, non, c’est à moi seul qu’il appartient d’accomplir et réaliser tout ce qui me paraît le meilleur.»

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    «Le drame de la conscience»

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    Ce que Grimaldi voit dans l’idée de générosité chez Descartes est en fait le verso du problème que toute sa pensée a tenté d’éclairer : comment les hommes peuvent-ils réaliser ce qui leur paraît le meilleur, si leur situation est celle d’«égarés» ; s’ils sont toujours en attente de ce qui viendrait combler l’hiatus entre réalité et possibilités, et savent cette attente vaine ; si, sur les chemins tortueux de l’existence, ils trouvent embûches, mines, culs-de-sac ; si, libres, confrontés à une gamme illimitée de choix, ils avancent cahin-caha, et parfois échouent, entre dépendance et indépendance, espoir, illusion et désenchantement… Bergson disait que tout philosophe, au fond, n’a qu’une seule chose à dire, et la redit sans cesse. «Je ne sais pas si Bergson avait raison de penser cela. Mais ce qu’il a dit s’appliquerait de part en part à ma propre expérience : qu’y a-t-il que l’homme poursuive sans cesse et n’atteint jamais ? D’où vient qu’il manque à l’homme quelque chose qu’il ne parvient pas à déterminer, de sorte qu’il lui suffit de l’obtenir pour découvrir que ce n’était pas ce qu’il avait désiré ? Pascal dit : « Jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent… Nous ne nous tenons jamais au temps présent, tout nous déçoit toujours. » Inconstance, ennui, inquiétude, voilà la condition de l’homme. Toute mon entreprise est d’avoir tenté de rendre raison de l’anthropologie pascalienne, sans recourir à aucun des fantasmes de sa théologie, et sans Dieu, voilà.»

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    D’où viennent ce manque et cette inévitable déception ? D’abord de ce que Grimaldi nomme le «drame de la conscience». Avant même qu’on puisse prendre conscience de quoi que ce soit, il n’y a dans la conscience, si on peut dire, que «la pure attente de l’intuition à venir». L’attente est la «précondition» de la conscience, elle en est la matière première. Mais cela ne va pas sans créer quelques leurres, notamment celui de «vivre dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé. On attend des temps nouveaux parce que le présent est insupportable», alors que «tout à l’inverse, c’est l’exaspération de notre attente qui rend insupportable le présent».

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    Puisqu’elle est attente avant d’être, la conscience se condamne à attendre ce qui n’est pas et à se morfondre dans ce qui est. On l’éprouve tout au long de la vie : on peut certes se réaliser tant bien que mal avec ce qu’on est et ce qu’on fait, mais, se dit-on, on va se réaliser pleinement quand viendra la prochaine chance, la prochaine opportunité, la fonction, la rencontre, la proposition, l’œuvre, l’occasion prochaines. «Quoi qu’un homme ait poursuivi et quoi qu’il ait attendu, rien ne le contente», puisqu’infinis sont les possibles ouverts à son attente. Alors de deux choses l’une : on n’attend plus rien de la vie, ce qui est une façon de la faire mourir, ou on «attend tout», ce qui exige la médiation de l’imaginaire. «Que concevons-nous ou qu’imaginons-nous qui ne laisse plus rien à attendre ? Ce ne peut être que l’infini (auquel on ne peut rien ajouter), l’éternité (par rapport à laquelle rien n’est à venir), la perfection, la plénitude ou la béatitude.» D’où le crédit donné aux fantasmes, à la tentation d’abandonner «la réalité de ce qu’on sent, pour la réalité qu’on joue», pour un théâtre dans lequel l’illusion du bonheur serait gommée par le bonheur de l’illusion.

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    «Si l’attente est l’étoffe de la conscience, l’imaginaire en est la fibre. Contrairement à ce que Sartre a prétendu, la perception et l’imagination, le réel et l’irréel ne sont pas deux mondes étanches, structurellement séparés. La figure emblématique de l’imaginaire, c’est l’hallucination, l’envoûtement, de sorte que, comme dans tout envoûtement, la conscience est capable de vivre l’irréel comme s’il était la suprême réalité, et le réel comme s’il était moins que rien. Et cela fait aussi bien la croyance, le fanatisme, les religions, etc. Et peut-être aussi la jalousie, presque entièrement fantasmatique.»

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    «Une sorte de générosité vitale»

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    L’énergie pétillante avec laquelle Grimadi s’exprime semble contraster le désabusement qui sourd de son propos. De fait, le philosophe n’est pas du tout un «Schopenhaueur d’aujourd’hui», pour qui «la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». Il échappe au pessimisme parce qu’il se veut un «penseur de la vie» – c’est même cela, dit-il, qui, «plus qu’une sorte de co-sanguinité morale, me rapproche de Bergson et de Jankélévitch». Or la vie est «élan». «J’ai mon identité hors de moi, je suis à moi-même mon propre manque parce que je suis vivant, au sens où le propre de la vie n’est pas d’ »être », mais de se propager, de se répandre par sa propre nature, et de s’éprouver d’autant plus qu’elle se diffuse, qu’elle se communique davantage. Aussi le « bien » n’est-il pas quelque chose d’extrinsèque, d’extérieur, que je m’efforce d’acquérir. Le véritable bien, le véritable bonheur, ce par quoi je me sens d’autant plus vivre, c’est au contraire de m’épancher, dans une sorte de générosité vitale.»

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    Mais qu’est-ce qui fait que ce déploiement vitaliste produise forcément le bien, et non une surpuissance dominante, «colonisatrice», destructrice ? «En tant qu’être vivant, tout ce que je suis, je l’ai reçu, et je l’ai reçu comme si la vie s’accomplissait à travers moi, comme si je n’étais qu’une médiation, un « moment » de la vie. C’est la vie qui se poursuit elle-même à travers moi, car évidemment, le propre de la vie est de s’enfermer toujours dans un individu, mais pour se perpétuer à travers lui. Et l’illusion inhérente à la vie c’est, pour chaque individu, de croire qu’il est le centre de la vie et de ramener tout à lui, au lieu que la vie ne tend qu’à rayonner à partir de lui. Pour éviter toute « volonté de puissance », il faut d’abord détruire cette illusion.» On pourrait dès lors penser qu’une position morale découle immédiatement du fait que chacun soit un «médiateur de la vie» et donc qu’autrui soit «toujours déjà là», avant moi.

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    Le travail et l’amour

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    «Psychologiquement, je m’éprouve d’abord dans la solitude, dans la séparation, dans l’abandon. Je suis tout seul dans mon lit et ne peux rien sans les autres, les autres ne sont pas d’abord ceux vers lesquels mon être va se diffuser, mais ceux dont j’attends toute chose. Ensuite, je pourrai leur « donner ma vie ». Or il ne s’agit pas seulement de la donner biologiquement, encore faut-il infuser, transfuser l’intensité de ce que je sens – en une expression – , afin que les autres fassent leur propre substance de la mienne. D’un point de vue moral, donner la vie, c’est plus facile à dire qu’à faire, car je veux bien donner de l’argent, je veux bien donner des leçons ou aider quelqu’un à accomplir sa tâche, mais comment puis-je donner ma vie sans imposer ma personne et, par là, imposer une contrainte, une sorte d’aliénation, auxquelles les autres ne sont pas prêts… Il me semble que nous n’avons que deux manières d’irradier notre vie sans imposer notre personne : c’est le travail et l’amour. Dans l’amour, je donne ma vie,mais sans ma personne, tandis que dans le travail, c’est par une sorte de dévotion anonyme, clandestine, secrète – si bien que je dirais que le travail est la forme la plus discrète et la plus délicate de l’amour.»

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    Voilà qui n’est pas simple. Comment donner et «se donner» ? Comment éviter de «se fondre» en l’autre ? «Il y a aussi cette forme que Descartes appelait l’amour de bénévolence ou l’amour de dévotion, par lequel je me voue à la perfection, à la réalisation de l’autre. Comment dirais-je ? Que la personne aimée soit comme une œuvre en état d’inachèvement. Un même violon, un même piano ne sonnent pas de la même façon selon le musicien qui en joue. Eh bien ce que j’ambitionnerais, ou ce que l’amour me fait ambitionner, c’est que la personne aimée puisse « sonner » d’une manière plus émouvante, plus personnelle, grâce à ma présence, à mon attention, à ma vigilance, que sans moi. J’ambitionnerais qu’elle n’eût pas pu être autant elle-même sans moi qu’avec moi.» Ceci vaut pour n’importe quel amour ? «Cela vaut même pour le travail du professeur, qui est de rendre la pensée aussi contagieuse – voilà – qu’une émotion ! Ce qui me semble le plus analogiquement proche de cet amour que j’évoque, c’est la complémentarité de deux solistes jouant une partition piano-violon, où chacun soutient le chant de l’autre, le porte, lui apporte un surcroît de couleur, de chair, de rythme, et par conséquent de vitalité.»

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    Je tiens aussi à signaler ici que Nicolas Grimaldi a donné une communication à la Société de Philosophie de Bordeaux le 4 février 1977, intitulée « Science et philosophie« …

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    Milan Maksimovic, Nicolas Grimaldi,

    pour un éloge de l’élan vital fécond et généreux de la curiosité.

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    Ce vendredi 3 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Admirer la merveilleuse finesse d’attention au réel de David Le Breton en son « La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale »…

    Admirer la merveilleuse finesse d’attention au réel de David Le Breton – né au Mans le 26 octobre 1953, et ami de mon ami Bernard Plossu : ils aiment randonner-marcher ensemble… – en son justissime »La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale« , paru aux Éditions Métailié, collection Traversées, le 31 mai 2025…

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    C’est ma lecture enthousiaste du «  Peine Kapital : monologue avec l’intelligence artificielle » de mon amie Marie José Mondzain, qui parait demain 3 avril aux Editions La Fabrique – cf le détail de mon article d’avant-hier 31 mars : « De l’auto-décapitation consentie, recherchée et courue, par paresse et lâcheté par refus d’oser penser par soi-même, de ceux qui courent, panurgiquement, têtes baissées et à bride et ventre abattus, se livrer, écervelés décervelés qu’ils deviennent et sont, pieds et mains liés, vers la fausse et très illusoire – cédant à un complaisant très aveuglant mirage ! – sauvegarde mortifère et mortelle, en fait, de la bienheureuse auto-proclamée « Intelligence artificielle » (I. A.) qui prétend gentiment et sans effort de notre part nous guider – il suffit de la suivre : elle sait tout ! et mille fois mieux que nous… – : le très salutaire et archi-nécessaire « Peine Kapital : monologue avec l’intelligence artificielle » de Marie-José Mondzain, qui paraît le 3 avril prochain à La Fabrique…« … – , qui m’a très heureusement mis sur la piste de cette attention, que partage David Le Breton, autres grave danger de la disparition présente de la conversation dans ce que devient notre société numérisée ;

    cette conversation qui m’est personnellement si chère, à l’ère de l’impérialisme galopant et très envahissant, sous couvert d’utilité, commodité et intérêt, du tout numérique…

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    Et je commence ici par tout simplement citer la quatrième de couverte de ce passionnantissime opus de David Le Breton :

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    La fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale

    Communiquer n’est pas parler. Il suffit de jeter un coup d’œil sur n’importe quelle rue, n’importe où dans le monde, et de chercher le nombre de passants qui ne cheminent pas les yeux fixés sur leur portable – et qui, aveugles et sourds aux autres passants, vous heurtent et bousculent.Les usages sociaux des techniques de communication ont radicalement changé la vie quotidienne et les modalités de relations aux autres – voilà la réalité sur laquelle il importe de méditer… Elles ont affecté en profondeur l’intimité – dans la famille et l’éducation aussi – et ébranlé particulièrement la conversation qui était la matrice première de la sociabilité. La communication, c’est l’interposition de l’écran dans la relation à autrui, la distance, l’absence physique – et la totale inattention à l’autre, objectivé. Utilitaire, efficace, elle appelle une réponse immédiate et exige une disponibilité absolue. La conversation relève de la gratuité, de la flânerie, elle est une parole partagée. Il s’agit d’être ensemble et de dialoguer en prenant son temps – tout son temps, un temps pleinement à soi…. Si la communication fait disparaître le corps, la conversation sollicite une présence mutuelle – en un échange permanent et hyper-attentif des regards accompagnant l’écoute bienveillante réciproque ouverte sur l’imprévu et l’inouï généreux et gratuit. Le silence dans la conversation est une respiration, dans la communication c’est une panne.

    David Le Breton nous fait prendre conscience du danger de cette nouvelle absence au monde – et à l’altérité d’autrui – et des souffrances – et pathologies gravissimes, meurtrières… – qu’elle provoque. Il nous incite à rester capables d’échanger des sourires avec des inconnus et de parler ensemble de la pluie et du beau temps. Juste rester humains – voilà !

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    Ce jeudi 2 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa