Étiquette : Resmusica

  • Leonardo Garcia Alarcon, Artiste ICMA 2025 : faire, construire, créer : un prix venant couronner un superbe parcours…

    « Leonardo Garcia Alarcon, Artiste ICMA 2025 : faire, construire, créer...« , tel est l’article –  sous forme d’un entretien très riche et passionnant de Luis Suñen avec le récipiendaire – que consacre ce mardi 24 juin 2025 la rédaction de ResMusica à cet artiste qui m’a si favorablement impressionné, que dis-je ? enthousiasmé, vendredi soir dernier, 29 juin, à l’Auditorium de Bordeaux pour sa flamboyante autant que clarissime stupéfiante et magnifique direction des « Indes galantes » de Jean-Philippe Rameau,

    ainsi qu’en a très modestement témoigné – sous forme de courriel de remerciement très ému à mon gendre Sébastien pour m’avoir donné sa place… – le lendemain mon article « « …

    …

    …

    Voici donc cet article signé ICMA retrancrit par ResMusica :

    ….

    …

    …
    …

    a reçu le prix 2025 « Artiste de l’année ». Chef d’orchestre, expert du répertoire baroque, compositeur d’une Passion selon Jésus, fondateur de , chef du et responsable du théâtre La Cité Bleue à Genève, le maestro argentin s’est entretenu avec Luis Suñen du magazine Scherzo, membre du jury des .

    …

    …

    : Que représente ce prix pour vous ?

    …

    : Face à un prix de cette importance, et à 48 ans, j’ai un peu de mal à regarder en arrière. Je suppose que c’est normal parce que je suis dans l’action, à faire, construire, créer. Au début, cela a été une très, très grande surprise, mais ensuite j’ai commencé à regarder autour de moi et à me sentir très reconnaissant pour tout ce que j’ai reçu de la part de tant de personnes tout au long de ma carrière – débutée en Argentine, son pays natal : il est né à La Plata le 5 août 1976. Cela m’a également permis d’évaluer le chemin parcouru entre l’Argentine et l’Europe, qui a été très difficile au début, même si je ne m’en rendais pas compte parce que je n’avais que 19 ans. Et de me permettre un flash-back : ce que j’ai pu réaliser dans ma relation avec le public, dans le domaine de l’enregistrement, dans la découverte d’œuvres anciennes et en tant que compositeur, de m’être lancé il y a deux ans avec ma Passion, inspirée de l’Evangile de Judas. Ce fut une surprise, mais aujourd’hui je la regarde avec plus de tranquillité et presque avec acceptation.

    …

    ICMA : Ce voyage de l’Argentine vers l’Europe a également été effectué par d’autres artistes spécialisés comme vous dans ce que nous appelons la musique ancienne (Manfredo Kremer, María Cristina Kiehr, Pedro Memelsdorff, Gabriel Garrido, Eduardo Egüez, Mariana Flores…) Un « casting » vraiment exceptionnel – en effet !

    …

    LGA : Je crois que si l’on écoute le folklore argentin, un folklore si nostalgique, également si mélancolique dirons-nous, on se rend compte que, d’une certaine manière, en Amérique latine, il n’y a jamais eu d’indépendance culturelle par rapport au baroque. Je veux dire qu’à l’époque où nos pays ont obtenu leur indépendance de l’Espagne, en Argentine entre 1810 et 1820, le baroque continuait d’exister – pleinement – à tous les stades de la composition : l’utilisation des instruments que les jésuites nous avaient laissés, les mélodies, le madrigal, les tons humains, les tonadas comme nous les appelons.

    …

    Tout cela a continué à se développer, et il n’y a pas vraiment eu de pause. Nous sommes nés avec le baroque inscrit dans notre folklore. Il y a des claves, il y a des harpes. Les plus grands virtuoses de la harpe sont au Paraguay ou dans le nord de l’Argentine tout simplement parce que ce sont des harpistes de l’époque qui ont évolué avec leurs techniques traditionnelles. Le charango est une ancienne vihuela espagnole. Ainsi, lorsque nous écoutons de la musique baroque en tant qu’enfants, nous la ressentons comme de la musique actuelle, comme de la musique composée au même moment. Ce n’est pas du tout de la musique ancienne – voilà ! La relation est donc directe, immédiate. Lorsque nous devons mettre en musique un madrigal de Gesualdo ou de Monteverdi, nous essayons de faire en sorte que cette mise en musique corresponde plus ou moins à ce que nous avons entendu depuis notre enfance. En d’autres termes, je n’ai pas seulement un amour fou pour l’ancien et pour les musées, mais j’imagine constamment comment c’était à l’époque.

    …

    ICMA : Et cela est-il bien compris par ceux qui doivent en juger ?

    …

    LGA : Quand je vois qu’il y a des critiques qui se mettent parfois en colère contre le mouvement – merveilleux : tout danse ! – que nous donnons à notre musique, je me souviens des réactions à la restauration de la chapelle Sixtine avec les couleurs d’origine. Et tant de critiques nostalgiques qui disaient que ce n’étaient pas les couleurs que nous connaissions. Bien sûr. Tout comme il y a des nostalgiques d’un baroque qui finalement était romantique – eh oui ! – dans les années 1970 ou 1980. Alors quand ils regardent à une autre vitesse, poussés par le texte, un Mariage d’Orphée et qu’ils estiment que c’est forcément une musique lente, presque religieuse, je me demande où ils ont vu un mariage comme ça. C’est ce qui me guide en quelque sorte, pour être capable de faire le mélange entre le sacré et le profane. Monteverdi, lorsqu’il faisait les Vêpres à l’église, composait – au même moment – l’Orfeo. Et lorsqu’il composait l’Orfeo, il jouait les Vêpres. Comment cela se fait-il ? Eh bien, avec les mêmes musiciens qu’il avait et avec la même technique. Et tout était mélangé dans le même univers.

    …

    ICMA : Si ces mêmes critiques et vous-même me le permettez, je dirais que votre Orfeo – cf le CD Alpha 720 paru en 2021 – a marqué un avant et un après.

    …

    LGA : Eh bien, merci beaucoup. Monteverdi se considère comme l’inventeur de la seconde pratique, qui consiste simplement à pouvoir utiliser la dissonance d’une manière différente, et dans l’Orfeo il en est très conscient. Aujourd’hui, cela ne nous touche pas tellement, car nous avons vécu avec le jazz ou la musique dodécaphonique. Mais, à son époque, cette seconde pratique, où il a décidé qu’un personnage pouvait attaquer une dissonance sans la préparer, lui a valu de nombreux ennemis. Et ce fut la grande révolution de l’histoire de la musique. Le pouvoir de déroger aux lois classiques du contrepoint par une émotion exacerbée : les noces, les lamentations des bergers, la douleur de la mort et la mort elle-même, le royaume des ténèbres, l’espoir. Voyez l’émotion, la douceur indicible de ces quatorze nymphes de Proserpine que Lully utilisera plus tard – en 1680. Et en même temps, Monteverdi est très rationnel, il y a toujours un nombre associé à une émotion. Et je devais aussi en tenir compte.

    …

    « La et le se complètent parfaitement »

    …

    ICMA : Qu’est-ce que la fondation de la et son installation à Namur ont apporté au traitement de votre répertoire ?

    …

    LGA : Le avait une grande expérience de la musique de la Renaissance. D’une certaine manière, j’ai senti – en la musique – ce que Michel-Ange – en son art – pouvait faire avec une figure de Raphaël. Raphaël est absolument apollinien, et Michel-Ange le transforme – le transcende. Avec les voix belges que j’ai toujours admirées dans les disques de Philippe Herreweghe, absolument exceptionnelles, expérimentées dans la polyphonie franco-flamande, et avec la Cappella Mediterranea, qui était plus proche du baroque italien, espagnol ou latino-américain, on pouvait obtenir la combinaison parfaite. Et je l’ai vu avec la première œuvre que nous avons faite – le CD est paru en 2011 – , El diluvio universale de Michelangelo Falvetti, de 1682, qui a été une révolution au Festival d’Ambronay et que nous avons jouée dans le monde entier. Ensuite, nous avons joué beaucoup de Haendel, beaucoup de Bach, beaucoup de Monteverdi, et beaucoup de polyphonie. Ainsi que d’aller à l’Opéra de Paris avec L’Eliogabalo de Cavalli avec Thomas Jolly à la mise en scène en 2016, puis en 2019 avec Les Indes galantes, où le chœur a non seulement chanté mais aussi dansé – et c’est absolument merveilleux !

    …

    …

    ICMA : Vos deux derniers disques – je les possède – sont de véritables redécouvertes : Philippe d’Orléans et Giovanni Paolo Colonna. Commençons par Philippe d’Orléans.

    …

    LGA : Je dois dire la vérité. Plusieurs musicologues m’ont proposé de ressusciter des partitions du XIXe siècle et après les avoir lues pendant une demi-heure, j’ai dit : désolé, non. Au XIXe siècle, il y a beaucoup de musique qui ne m’inspire pas, et aussi, souvent, peu de génie. Je veux dire qu’au XVIe siècle, la technique est tellement extraordinaire qu’il est très difficile d’être un mauvais musicien – tiens, tiens ! Au XVIIe siècle, il y a plus de personnalisation, mais la musique est toujours bonne. Bien sûr, j’ai décidé de faire les grands motets ou Atys de Lully, Médée de Charpentier, les grandes œuvres de Rameau… Mais, parmi les inconnus, celui qui m’a impressionné, c’est cette Armide ou Jérusalem délivrée de Philippe d’Orléans – 1674 – 1723, le futur Régent. On le sait : un chrétien tombe amoureux de Clorinda, une Palestinienne, et se jette par terre en lui disant « je t’ouvre mon sein, j’oublie même qui est Jésus-Christ ». J’ai toujours admiré qu’un poète italien – Torquato Tasso – ait écrit quelque chose comme ça, parce que ça va au-delà de l’amour, de la politique et de la religion. Et je me suis dit qu’il fallait faire cette pièce où l’imagination des Français va si loin, qui est vraiment une grande fantaisie sur la Jérusalem libérée de Tasso, où les personnages ressuscitent, revivent, changent de sentiments. Je n’ai jamais vu cette imagination dans un livret français – tiens, tiens !

    …

    ICMA : Comment situer Philippe d’Orléans dans son époque ?…

    LGA : Quand j’ai commencé à lire sa musique, je me suis dit : quelle grande personnalité a cet homme, avec un style déjà très XVIIIe siècle, avec des prouesses harmoniques extraordinaires ! On a des moments funèbres de personnages avec deux violes de gambe, avec deux flûtes à bec comme dans la Cantate BWV 106 de Bach – Actus tragicus… C’est la même instrumentation, mais avec des harmonies encore plus éloignées de ce que Bach a proposé dans ses cantates. Il y a des couleurs d’orchestration que je n’ai pas retrouvées avant Rameau – voilà ! C’est un musicien qui a aussi traité la forme des récitatifs de manière très originale, qui a réformé la théorie de Lully. Il était doué pour presque tout, y compris comme peintre, comme poète, dans les arts de la guerre, en équitation.

    …

    ICMA : Et avec une vie privée – libertine ! – étonnante.

    …

    LGA : Impossible à décrire. Les dilettantes – épris du plaisir… – , comme on disait, avaient de nombreux talents, mais lorsqu’ils se consacraient à les cultiver, ils le faisaient à deux cents pour cent. Il est dommage que cet homme ne nous ait pas laissé un plus grand héritage musical. Lorsque les musiciens avec lesquels nous l’avons enregistré découvraient tout cela, je les ai vus pleurer, c’était ce miracle de la révélation d’une intelligence, d’un esprit qui nous touche presque épidermiquement, qui nous envahit. Nous l’avons ressenti, je l’ai ressenti dans cet album – Château de Versailles Spectacles CVS 125. C’est pour cela que je ne peux pas réécouter mes disques plusieurs fois par la suite, parce qu’il me reste l’émotion pure de ce que j’ai ressenti à un moment précis.

    …
    Il est clair que Colonna – Giovanni Paolo Colonna, 1637 – 1695- devait être placé à côté de Haendel, en l’occurrence la Missa concertata avec le Dixit Dominus. Cela doit être lié à sa passion de chercheur pour les bibliothèques européennes, comme il le dit à Jean-Marie Marchal dans son livre Leonardo García Alarcón. Une vie de musiques, publié aux Presses Universitaires de Louvain.

    …

    À La Plata, alors qu’il avait dix-sept ans, il avait lu une nécrologie de Haendel parue en 1769, dix ans après sa mort, qui parlait des influences, de la Gran Colonna et des partitions qu’il possédait. Quelque temps plus tard, je cherchais à la bibliothèque Leopoldina de Vienne le troisième acte du El Prometeo d’Antonio Draghi, un opéra en espagnol que j’ai enregistré – Alpha 582, paru en 2020 –  et que nous avons fait à l’Opéra de Dijon avec les idées de Gustavo Tambascio, décédé quatre mois auparavant. Eh bien, je n’ai jamais trouvé ce troisième acte, et je l’ai finalement composé moi-même dans le style de Draghi. Le fait est que, en cherchant, comme je le disais, soudain, par pur hasard, je suis tombé sur de la musique que je pensais être de Bach : des manuscrits, des motets, une messe… et il s’est avéré que c’était de Giovanni Paolo Colonna. Je n’ai cessé de penser à cette musique jusqu’à ce que je trouve cette Messe en mi mineur, qui commence presque exactement comme la Messe en si mineur de Bach, et qui a été écrite un an avant la naissance de Bach lui-même. Sébastien de Brossard qualifie Colonna de maître des maîtres.

    …

    ICMA : Il était donc normal de l’associer à Haendel ?

    …

    LGA : Haendel se rend à Rome en 1707 et veut montrer qu’il connaît le contrepoint et qu’il connaît aussi Colonna, il écrit donc le Dixit Dominus en s’inspirant de son extraordinaire virtuosité. Les réunir sur un même disque était tout à fait naturel – je possède bien sûr aussi ce CD, le CD Ricercar RIC 470, paru en 2025.

    …

    …

    ICMA : Parlez-nous de I Grotteschi.

    …

    LGA : Il s’agit du développement d’une idée de Peter de Caluwe, directeur de La Monnaie, qui a décidé de réunir différentes œuvres d’un même compositeur en une seule représentation. Il l’a fait avec Verdi, avec Wagner, avec Donizetti et maintenant avec Monteverdi : Orfeo, Ritorno et Incoronazione. Je dois avouer que j’ai d’abord hésité à me lancer dans une telle entreprise, bien que j’aie déjà enregistré un disque dans ce sens, Monteverdi et Les Sept péchés capitaux  – soit le CD 249, paru en 2016. Le texte est très important pour Monteverdi, mais c’est aussi presque un prétexte pour transformer une émotion particulière en musique, pour montrer que c’est possible. Par exemple, il se croit l’inventeur, et il le dit en 1638, d’une colère qui n’existait pas en musique auparavant. Avec , nous démontrons qu’il existe des caractéristiques de personnages associées à chacun de ses opéras, tandis que tout au long des deux nuits, l’un de ces personnages en incarne d’autres, mais avec un nouveau nom. Et ce nouveau nom caractérise une personnalité presque freudienne. D’une certaine manière, nous entrons dans un univers analytique, presque psychanalytique dans ce cas.

    …

    ICMA : Et ils vous ont appelé.

    …

    LGA : En Argentine, pays le plus psychanalysé de tous – c’est vrai – , on dit que celui qui ne fait pas de thérapie est malade. Buenos Aires et New York sont les villes les plus psychanalysées de la planète. Alors… Oui, on m’a appelé… Il ne pouvait en être autrement. Il fallait que ce soit un Argentin, même si on n’a pas voulu me le dire.

    …

    ICMA : Que pensez-vous de la proposition de Villalobos, un metteur en scène qui suscite une certaine controverse en Espagne ?

    …

    LGA : D’une certaine manière, je suis attiré par ce type de projets, et je me sens très conservateur à leur égard. Lorsque j’analyse ces œuvres, je suis en quelque sorte un défenseur de la tradition, car je défends le compositeur Monteverdi, mais lorsque je vois comment I Grotteschi a été interprété avec beaucoup d’intelligence par , je constate qu’il y a une cohérence, une évidence dans ce qu’il propose. Monteverdi sourirait, je ne dis pas qu’il approuverait, mais il sourirait, il dirait « comme mes petits-enfants s’amusent à mes dépens ». C’est comme les grands-parents, ils les laissent faire. Mais c’est surtout un grand hommage. C’est pourquoi j’ai suggéré à Rafael que dans une pièce comme celle-ci il y ait des chœurs, des madrigaux, par exemple Hor che ‘l cielo e la terra de Pétrarque. Il ne faut pas oublier que nous voyageons dans le temps. La distance entre Pétrarque et Monteverdi dans le temps est presque la distance entre Monteverdi et nous. Je veux dire que l’on a toujours voyagé et réinterprété le passé. Si Pétrarque entendait le Hor che ‘l cielo de Monteverdi, il pourrait avoir un choc. Mais cette réinterprétation a toujours existé….

    …

    ICMA : Qu’en est-il de votre Passion ?

    …

    LGA : La Passione di Gesù est écrite à partir d’un évangile – selon Judas – trouvé en Égypte en 1978, dont l’histoire a été mouvementée jusqu’à aujourd’hui, avec des allers-retours depuis lors. Elle a été créée en 2022 et sera publiée sur disque en 2026. Elle est écrite pour solistes, double chœur et grand orchestre, et je commence déjà à être invité à diriger non seulement la Passion selon saint Matthieu de Bach, mais aussi la mienne. La vidéo qui l’accompagne a été enregistrée par la télévision française à Saint-Denis.

    …

    ICMA : Envisagez-vous d’aller plus loin dans votre répertoire de chef d’orchestre, comme l’ont fait d’autres maestros spécialisés ?

    …

    LGA : J’ai déjà fait du bel canto, du Donizetti. Je continue avec le Requiem allemand de Brahms, et en 2028 je dirigerai le Cinquième de Mahler. Je n’ai pas voulu faire ces répertoires auparavant parce que je suis très attaché à la Cappella Mediterranea. C’est pourquoi je préfère accepter des invitations de courte durée, et non, comme pour les opéras, pour de longues périodes, car pendant ce temps, mon ensemble n’a plus de travail.

    …

    Crédits photographiques :

    …

    Leonardo García Alarcón©Tashko Tasheff ;

    Leonardo Garcia Alarcon & Luis Sunen at the ICMA Gala 2025 © Susanne Diesner ;

    I Grotteschi © Matthias Baus / La Monnaie

    …

    Entretien publié en anglais sur le site des ICMA en avril 2025

    …

    …

    Et en plus, Leonardo Garcia Alarcon est très sympathique !

    …

    …

    Ce mardi 24 juin 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Découvrir la musique pour harpe du harpiste Marcel Tournier (1879 – 1951), par Emmanuel Ceysson…

    C’est pour me faire découvrir l’intérêt du répertoire pour la harpe, instrument que pratique au Conservatoire Régional de Bordeaux ma petite-fille Alma-Flore, que ma fille Marianne et mon gendre Sébastien, outre un original éventail à l’effigie de Maurice Ravel, m’ont offert, pour la fête des pères de ce dimanche, le CD Alpha 1133 « Images – Hommage à Marcel Tournier« , du harpiste virtuose Emmanuel Ceysson, le Quatuor Voce et Véronique Gens…

    …

    …

    Voici ce qu’en a présenté avant-hier 14 juin sur le site de ResMusica, et sous le titre de  »Hommage à Marcel Tournier, poète de la harpe, par Emmanuel Ceysson« , le critique Jean-Marc Petit :

    …

    …

    Hommage à Marcel Tournier, poète de la harpe par Emmanuel Ceysson

    , harpiste de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles, rend un bel hommage à (1879-1951), l’un des grands harpistes compositeurs du XXe siècle.

    …

    …

    Prix de Rome, Prix Rossini, professeur au Conservatoire de Paris de 1912 à 1948, (1879-1951) compte – voilà ! – parmi les plus grands harpistes compositeurs de son temps. Son œuvre, essentiellement consacrée à son instrument, reste cependant méconnue, dormant souvent dans les tiroirs des conservatoires. Saluons donc , ancien harpiste solo de l’Opéra de Paris, du Metropolitan Opera de New-York, et désormais au sein de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles, qui rend un bel hommage à cet artiste attachant.

    …

    …

    nous laisse quatre cahiers d’Images pour son instrument, présentés dans ce disque, aux titres plus qu’explicites : « Clair de lune sur l’étang du parc« , « Au seuil du temple« , « Cloches sous la neige« … L’influence debussyste est totalement assumée – voilà ! – , que ce soit dans les jeux de lumière, les effets harmoniques et impressionnistes que la sonorité éthérée de la harpe amplifie. Pourtant, n’a jamais été un grand adepte de cet instrument pour qui il n’a écrit que les Danses sacrée et profane de 1904 et la Sonate pour flûte, alto et harpe de 1915.

    …

    …

    Marcel Tournier adapte donc le langage debussyste à son instrument, y ajoutant quelques savoureuses et insolites escapades exotiques (« Lolita la danseuse« , « Soir de fête à Sedjenane« , « Les ânesses grises sur la route d’El-Azib« ). Nous sommes là dans un orientalisme purement imaginaire, typique des années 1920, mais Marcel Tournier ne tombe jamais dans la carte postale factice, ses pièces étant toute en finesse et légèreté – oui, oui.

    …

    …

    Une finesse que l’on retrouve dans le jeu nuancé et habile d’Emmanuel Teysson. Celui-ci a la judicieuse idée de proposer certaines de ces pièces dans leur version « augmentée » d’un quatuor à cordes, transformant ce qui n’était au départ que de simples études en véritable musique de chambre. C’est ainsi que la Sonatine op.30, œuvre la plus ambitieuse de Marcel Tournier, se retrouve transformée en sonate pour harpe, violon et violoncelle, à la fois légère et mystérieuse sous les archets du .

    …

    …

    Le disque d’ propose également quatre mélodies, genre peu fréquenté par Marcel Tournier. La soprano y est, comme toujours, impeccable de sensibilité et de lisibilité – oui, parfaitement à la française… A l’image d’un musicien dont l’œuvre mérite largement de sortir de l’ombre.

    …

    …

    « Images », Hommage à Marcel Tournier (1879-1951) : Images, suite n°1 op. 29 ; La lettre du jardinier ; Images, suite n°3, op.35 ; Insomnie ; Sonatine, op.30 ; Rêverie de Bouddha ; Images, suite n°2, op.31 ; Elle est venue, elle a souri ; Images, suite n°4, op.39. Emmanuel Ceysson, harpe. Véronique Gens, soprano. Quatuor Voce. 1 CD Alpha classics. Enregistré en septembre 2023 à la salle Colonne à Paris. Notice de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 66:28

    …
    …

    De la poésie musicale, voilà assurément…

    …

    …
    Ce lundi 16 juin 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Célébrer en beauté et vérité le centenaire de la naissance du grand Dietrich Fischer-Dieskau (1925 – 2012) : le superbe et émouvant travail du baryton Benjamin Appl en son passionnant livre-disque « Hommage à Dietrich Fischer-Dieskau – Benjamin Appl – James Baillieu », Alpha 1131

    C’est un bien bel hommage que le baryton Benjamin Appl – avec le pianiste James Baillieu – que vient rendre à son maître Dietrich Fischer-Dieskau (Berlin, 28 mai 1925 – Berg, Bavière, 18 mai 2012), à l’occasion des célébrations du 100e anniversaire de la naissance de celui-ci, à Berlin, le 28 mai 1925…

    …

    …

    Bien sûr, appréciant beaucoup beaucoup Benjamin Appl, je me suis empressé d’acheter chez mon disquaire préféré ce magnifique livre-disque Alpha 1131, dès sa mise en place sur la table des nouveautés.

    …

    Et j’y ai prêté tout aussitôt une première oreille – jamais la bonne : trop surprise !.. – , étonné par l’étendue du répertoire ici enregistré, de même que par le timbre de voix de baryton de Benjamin Appl, un poil plus bas, m’a-t-il alors semblé à cette toute première écoute, qu’auparavant : il me semblait que ce timbre de voix était plutôt celui qu’un Michael Spyres qualifie, pour sa part, de « barytenor« …

    …

    …

    Et j’ai réservé à un peu plus tard des écoutes bien plus attentives, et à la variété et étendue du répertoire musical abordé ici, et à l’interprétation qu’en proposent ici, en 79′, Benjamin Appl et James Baillieu…

    …

    …

    Et voilà qu’hier mardi 28 mai, le jour précis du 100e anniversaire de la naissance de Dietrich Fisher-Dieskau, est paru un splendide et précis article de Matthieu Roc sur le site du Magazine Crscendo :

    …

    …

    Captivant hommage de Benjamin Appl à son maître Dietrich Fischer-Dieskau

    Pour le centenaire de la naissance de son maître (28 mai 1925),  propose un récital qui parcourt les étapes de la vie de , et qui donne lieu à des choix de lieder ou mélodies – très variés – très intéressants.

    …

    …

    Dans l’histoire du Lied, dans l’histoire de la musique classique au  XXe siècle, occupe une position – en effet – d’exception. Qu’on l’encense ou qu’on émette des réserves, qu’on l’imite ou qu’on l’évite, son legs artistique et discographique est là, immense, fondamental et incontournable. Sa postérité pédagogique est grande aussi, et nombre de ses élèves ont fait une carrière remarquable : Roman Trekel, Michael Volle, Wolfgang Holzmair, Christian Gerhaher, Andreas Schmidt, Bernd Weikl… et parmi les derniers, , pour ne citer que les barytons.

    …

    …

    Le parti pris dans ce livre-disque est de narrer la vie de DFD – voilà… – en illustrant chaque période ou chaque thème de sa vie avec de nombreux extraits de sa correspondance, de ses livres ou de son journal, ainsi que des pièces musicales qui constituent le CD. L’enfance à Berlin, la vie de soldat, de prisonnier, la naissance des ses enfants, les joies et les malheurs de sa vie conjugale, ses relations avec les collègues et compositeurs, l’enseignement, l’adieu à la scène… tout est évoqué avec franchise et dignité – parfaitement. Le salut nazi obligatoire, la perte du frère handicapé victime de l’odieux eugénisme du IIIe Reich, mais aussi le premier Winterreise public en 1942 entrecoupé de sirènes et de mises à l’abri, la vie sans liberté et la sortie du camp de prisonnier, le choc ressenti par Fricsay et Furtwängler quand ils l’entendirent la première fois, sa profonde amitié avec Britten et Pears… tous ces événements familiaux et artistiques évoqués construisent sans artifice une image de noblesse, de doute et d’exigence – voilà – qui se superpose bien avec l’aura du chanteur, pour ceux qui ne l’ont jamais connu que par ses disques et reportages télévisuels. Ce livre est en outre agrémenté de nombreuses photos et dessins personnels, c’est à dire qui échappent aux copyrights d’EMI ou DGG, parmi lesquels on découvre de nombreuses toiles de Fischer-Dieskau lui-même. Les portraits de Gerald Moore et de Jorg Demus peints par le chanteur en disent long sur le profond respect qu’il éprouvait pour ses collègues et amis. On aurait voulu en savoir un peu plus sur le rôle certainement important qu’a joué sa veuve Julia Varady dans la collection et le tri de ses précieuses archives familiales, mais tel qu’il est, le texte de est juste, précis, délicat – oui – , et il s’en dégage une forme de tendresse assez touchante – absolument…

    …

    …

    Pour illustrer musicalement une vie aussi riche, Benjamin Appl s’appuie sur 32 pièces musicales de 21 compositeurs différents. Il ne s’agit pas de résumer les choix artistiques de DFD, qui sont incroyablement variés – mais oui ! – , mais d’illustrer sa vie et de rappeler son éclectisme – oui. Bien sûr, Schubert domine, et on trouve du Wolf, du Schumann (Mme et Mr), du Brahms, du Loewe, etc, mais rien de Mozart, Haydn, R. Strauss ou Mahler – en effet, et cela a de quoi étonner un peu… En revanche, on découvrira avec intérêt une délicieuse berceuse de , un lied Heidenröslein écrit par le papa , et deux lieder écrit par Klaus pour son frère Dietrich. Le Debussy, sur un texte traduit par DFD, n’était peut-être pas indispensable, tout comme les Three Songs de Barber, mais ils ne déparent pas un ensemble d’une richesse étonnante – oui, oui. Les découvertes des compositeurs Sinding, Künneke et Grothe sont très agréables – voilà – , surtout connectées comme elles le sont à la biographie – car c’est là le principe de ce travail d’hommage qu’a choisi de prendre ici Benjamin Appl – du grand baryton.

    …

    …

    Pour ce kaléidoscope rétrospectif, Benjamin Appl prête une voix magnifique et souple – oui, oui – , qui ne cherche pas à imiter celle de son maître, mais qui en a néanmoins bien retenu les leçons. Celle du legato – voilà – est excellemment intégrée, celle de la diction un tout petit peu moins. Articuler et lier, c’est toujours la quadrature du cercle – certes – pour un chanteur – c’est excellement vu – mais reconnaissons que Benjamin Appl est déjà très avancé sur le chemin de l’idéal ) voilà ! – (comme il l’a déjà démontré dans un remarquable Winterreise) ; et c’est sans doute par déférence pour son mentor que dès le premier An die Musik, il choisit le legato comme priorité. Dans le profond – splendide ! – Die Götter Griechenlands, il ose avec le subtil et brillant  – oui – une longueur de tempo qui fait mouche et distille une « Sehnsucht » remarquable. Traités avec la même distinction, les extraits d’opérette (Künneke) et de musique de film (Grothe, pour piano seul) acquièrent les quartiers de noblesse qui auraient pu leur manquer, et font très bonne figure dans ce florilège hyper-select. Le plus impressionnant en termes de performance vocale est certainement le Tenebrae de Reimann sur un texte de Celan, qui exprime jusqu’au cri et la brisure de voix le non-sens, le vide total d’humanité de l’expérience concentrationnaire – oui. Très émouvant aussi, le Süsse Begräbnis de Loewe pour le souvenir de la perte de sa première épouse – Irmgard Poppen, décédée en 1963 – , ou le Meine Lieder, meine Sänge de von Weber, choisi pour exprimer les adieux à la scène. Tout est très réussi, même la réduction pour piano et voix d’un extrait du War Requiem de Britten.

    …

    …

    Une superbe parution riche et équilibrée, émouvante et attachante – voilà. C’est à la fois une belle rencontre avec un chanteur mythique qui nous a tous profondément marqués, une découverte intéressante de quelques pièces inconnues, et encore un très beau récital de Benjamin Appl.

    …

    …

    Voici aussi ce bel article rétrospectif de Pierre-Jean sur le site de Crescendo Magazine :

    …

    …

    Dietrich Fischer-Dieskau, un centenaire en miroir du temps 

    …

    …

    LE 28 MAI 2025par Pierre Jean Tribot
    …
    …

    L’immense baryton Dietrich Fischer-Dieskau est né il y a 100 ans. A cette occasion les hommages se multiplient avec la réédition par Warner d’un coffret reprenant l’inégalité de ses albums de lieder et de mélodies pour les labels HMV, Emi Electrola, Teldec et Erato – et pas seulement ce coffret-là. De son côté, le brillant baryton Benjamin Appl, qui a eu la chance d’étudier avec le grand musicien, fait paraître un  superbe – oui ! – livre-disque (Alpha 1131)  qui est un hommage personnel – oui, de Benjamin Appl – à son mentor.

    …

    …

    Il y a des artistes, comme Dietrich Fischer-Dieskau, ou Maria Callas, devant lesquels le critique est à court de mots, comment rendre compte, comment mettre des mots sur des talents légendaires.  Rien ne sert de refaire leur biographie ou de vider le dictionnaire de ses superlatifs, dans cet article-ci, nous laissons la parole à Manuel  Fischer-Dieskau, le fils de l’artiste et à Benjamin Appl.

    …

    …

    La première réflexion qui nous vient à l’esprit est la place du musicien dans la mémoire collective et que retenir de cet immense artiste ? Benjamin Appl nous confie “en tant que chanteur, j’admire beaucoup de choses chez lui. Tout d’abord, bien sûr, sa voix magnifique, associée à une intelligence remarquable et à une profonde sensibilité. Mais au-delà de cela, je respecte profondément son importance historique dans la culture allemande, en particulier dans le domaine du lied.”. Pour son fils Manuel : “même s’il y a peut-être maintenant quelques dignes successeurs, à mon avis, il conservera toujours une position particulière dans le domaine du chant. Cela reflète au moins le grand respect que je ressens encore aujourd’hui parmi tous mes collègues chanteurs lorsqu’ils parlent de mon père. Ses enregistrements ont tout simplement établi des normes qui serviront certainement d’exemples à de nombreuses générations futures de chanteurs”.

    …

    …

    Mais comment travaillait-il ses partitions en fonction de, son fils Manuel nous précise : “il n’avait certainement pas de « liste de classement ». Il était toujours ouvert à tous les types de bonne musique et consacrait cent pour cent de son énergie artistique au répertoire qu’il chantait, qu’il s’agisse de Bach, Mozart, Schubert, Wolf, Britten ou Reimann.  Pour mon père, la préparation d’un programme de concert incluait toujours une étude intensive de l’environnement _ ce que personnellement je nomme « le contexte« ... du compositeur, des influences – artistiques ou sociales – auxquelles le compositeur était exposé. Il a lu leur correspondance, étudié d’autres compositions créées à une époque similaire, regardé des tableaux de grands peintres créés l’année où les compositions respectives ont été créées, etc.

    …

    …

    D’un point de vue purement « technique », mon père était l’un des rares artistes qui, dès leur plus jeune âge, avaient le « luxe » de répéter des programmes de chant ou des rôles d’opéra à l’aide de leurs propres enregistrements. Une image courante que j’ai en tête est celle de mon père se promenant dans le jardin avec un petit magnétophone à cassettes à l’oreille, chantant ses enregistrements pour rafraîchir sa mémoire de chansons ou de parties d’opéra.  D’un point de vue artistique, chaque nouvelle rencontre avec des partenaires différents au piano ou au pupitre du chef d’orchestre était, bien sûr, incroyablement importante et stimulante pour lui. C’est pourquoi il aimait changer si souvent de partenaire au piano.”

    …

    …

    …

    …

    Le chanteur était passionné par l’enseignement, Benjamin Appl qui a participé à ses masterclasses et a bénéficié de cours particulier avec le maître, nous énonce : “son enseignement allait bien au-delà de la technique vocale et de l’interprétation : il s’agissait d’habiter émotionnellement et intellectuellement – incarner, dirais-je – le morceau, de s’y plonger aussi profondément que possible. Il encourageait à se remettre constamment en question, à toujours rechercher de nouvelles perspectives. Il ne se contentait jamais d’une simple interprétation, il cherchait à créer quelque chose d’entièrement nouveau à chaque fois. C’est surtout cela qui m’a le plus inspiré pendant les nombreuses leçons que j’ai eu la chance de suivre avec lui.” 

    …

    …

    Autre caractéristique de sa personnalité, une infinie curiosité – tiens donc !!.  Naturellement, Dietrich Fischer-Dieskau excellait dans le lied allemand et ses grands classiques de Brahms, Mahler, Schubert, Schumann, Loewe, Strauss, Wolff, mais il allait également vers des univers moins fréquentés, comme ceux de Pfitzner, Eisler, Schoeck, Matthus. Polyglotte artistique, il pouvait être tout autant à son aise dans le répertoire français, anglais ou russe. Mais d’où venait cette curiosité, pour Benjamin Appl :   “c’était vraiment un artiste de la Renaissance, profondément curieux et intéressé par presque tout. Au-delà de son chant extraordinaire, il peignait beaucoup (il a créé environ 5 000 œuvres), jouait du piano tous les jours, écrivait de nombreux livres, enseignait beaucoup et s’adonnait à de nombreuses autres passions. Tout cela enrichissait profondément son enseignement. Il était sans cesse en quête de profondeur et de sens – voilà – , et il attendait la même chose des élèves avec lesquels il choisissait de travailler.”

    …

    …

    Dietrich Fischer-Dieskau, c’est aussi un artiste et une figure qui dépasse le simple cadre de la musique, ainsi Benjamin Appl nous narre “ après la Seconde Guerre mondiale, il a contribué à transformer cette forme d’art qu’est le lied et il est devenu le symbole d’une Allemagne nouvelle, plus humaine – voilà. Dans des pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni, où tant d’Allemands avaient fui pendant la période nazie, ayant perdu foi en leur patrie, il est devenu un symbole de paix et de réconciliation.”

    …

    …

    • Un coffret magistral et essentiel

    Warner réédite un plantureux coffret de 79 disques reprenant l’intégralité de ses enregistrements de lied et de mélodies – voilà – , avec un accompagnement pianistique ou orchestral, en provenance de différents labels comme  HMV, Emi Electrola, Teldec et Erato.

    …

    …

    Si certains grands enregistrements sont des classiques et ont été réédités à maintes reprises; d’autres nous étaient inconnus comme les quelques gravures pour Teldec avec les lieder de Hans Eisler, dont le Hollywood Songbook – je le possède – , ou les mélodies françaises de la Belle époque avec un parcours qui s’étend de Gounod à Fauré, en passant par d’Indy ou Pierné. Mais quel enregistrement retenir absolument pour Benjamin Appl  : “j’admire profondément ses enregistrements des Kindertotenlieder de Mahler, une œuvre qui a pris une importance considérable dans sa vie. Elle est étroitement liée à la perte précoce de son jeune frère, Martin, qui souffrait d’épilepsie. En 1944, les nazis ont enlevé Martin à sa famille et l’ont assassiné, un événement dévastateur qui a profondément bouleversé Fischer-Dieskau. Cette tragédie personnelle résonne dans chaque note de son interprétation, lui conférant une profondeur et une tristesse qui transcendent la musique elle-même. Pour notre part, ce serait également Mahler avec cette fabuleuse intégrale du Knaben Wunderhorn de grand luxe avec Elisabeth Schwarzkopf en compagnie du London Symphony Orchestra sous la direction de George Szell. La beauté du timbre de chanteur, sa maîtrise stylistique et sa connaissance de l’esprit même de ce cycle, nous mènent tant dans la musique que dans la narration. On admire aussi cette faculté à aller au fond des choses avec cette intégrale des lieder de Richard Strauss avec le fidèle complice Gerald Moore, dénominateur commun de tant d’aventures musicales. Saluons enfin, cette rencontre aux sommets entre le baryton et Sviatoslav Richter pour une Belle Maguelonne de Brahms Ce coffret est une boîte aux multiples trésors à déguster à la carte ou ou menu en fonction de ses humeurs du moment.

    …

    …

    • L’hommage de Benjamin Appl, tel un livre de souvenirs

    De son côté, Benjamin Appl nous propose un véritable livre-disque avec une sélection d’œuvres qui retrace la chronologie de vie – voilà – de Dietrich Fischer-Dieskau. Comment cet album a-t-il été conçu : “depuis des années, je pensais créer un album pour rendre hommage à celui que Leonard Bernstein a un jour qualifié de « chanteur le plus important du XXe siècle ». Dès le début, je savais que je ne voulais pas enregistrer une compilation de ses chansons préférées ou des lieder les plus connus de Schubert. Il interprétait ces œuvres avec une telle profondeur et une telle perfection que toute tentative de suivre ses traces aurait semblé superflue, voire impossible.

    …

    …

    Ce qui m’a toujours fasciné, ce sont ses premières années : son enfance à Berlin dans une famille où son père et son frère aîné, Klaus, composaient de la musique (certaines de leurs œuvres figurent sur cet album) ; son passage en tant que jeune soldat allemand en Russie ; et les années qu’il a passées comme prisonnier de guerre dans un camp américain en Italie. Il est évident que ces expériences formatrices l’ont marqué plus que toute autre période de sa vie. À partir de là, il m’est apparu évident que cet album devait suivre le chemin de sa vie, retracer le parcours émotionnel et artistique qui a fait de lui l’artiste qu’il est devenu” – et c’est très bien.

    …

    …

    Cet album se distingue également par la richesse de son texte et de ses illustrations, Benjamin Appl nous précise : “au cours des deux dernières années, j’ai eu le privilège extraordinaire de pouvoir explorer presque tous les documents privés qu’il a laissés : lettres, journaux intimes, contrats, programmes, et bien plus encore. À partir de ces archives remarquables, j’ai décidé de créer un livre qui accompagnerait l’album, retraçant les moments clés de sa vie qui l’ont façonné en tant que personne et en tant qu’artiste.

    …
    …

    Il était délicat de trouver le juste équilibre : honorer la vie privée d’un homme qui était de nature timide et qui se livrait rarement au public, tout en offrant un aperçu significatif des expériences personnelles qui l’ont profondément influencé. Ce processus a été extrêmement enrichissant, non seulement parce qu’il m’a permis de renouer avec mon ancien mentor à travers l’intimité de son écriture, mais aussi parce qu’il m’a fait découvrir des facettes nouvelles et inattendues de sa personnalité riche, complexe et nuancée.

    …

    …

    A écouter – ici par exemple… – :

    …

    …

    Dietrich Fischer-Dieskau. Lieder & Songs on Warner Classics: Complete HMV, Electrola, Teldec & Erato Recordings. 1 coffret de 79 CD Warner Classics. 5021732475459

    …

    Hommage à Dietrich Fischer-Dieskau. Benjamin Appl, baryton ; Julien Bailleu, piano. 1 Livre disque Alpha 1131

    …

    …

    Crédits photographiques : Warner Classics

    …

    …

    De bien beaux hommages qui nous vont tout droit au cœur !

    …

    …

    Ce jeudi 20 mai 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour qui aime le hautbois baroque : le solaire CD « Concertos, Overture and Sonatas for Oboe Band – No Strings Attached » de l’Ensemble La Petite Ecurie,…

    Aimant beaucoup, passionnément, le hautbois baroque, le CD Arcana A 570 « Concertos, Overture and Sonatas for Oboe Band » de l’Ensemble No Strings Attached – constitué des 3 hauboïstes Miriam Jordi Hompanera, Valéris Colen et Marc Bonastre Riu ; du bassonniste Giovanni Battista Graziadio ; et du percussionniste baroque Philipp Lamprecht – , enregistré à Padoue du 18 au 22 mai 2023, vient combler mon plaisir,

    avec des oeuvres de Henry Purcell, Joseph Bodin de Boismortier, George-Frideric Handel, Louis-Antoine Dornel, Johann-Christian Schieferdecker, Antonio Vivaldi et Reinhard Keiser…

    …

    …

    C’est la seconde moitié de l’article de Christophe Steyne « Hautbois baroque, deux récentes parutions » consacré à ce CD, un article paru sur le site de ResMusica le 26 avril dernier, qui m’a fait découvrir l’existence de ce nouveau CD : 

    …

    …

    Hautbois baroque, deux récentes parutions

    …

    …

    Le 26 avril 2025 par Christophe Steyne

    …

    …

    …

    …

    « No strings attached » : une expression anglaise d’origine mercantile aux origines ambiguës, peut-être celles d’une corde accrochée à certains tissus pour signaler un défaut de confection. De nos jours elle désigne une affaire sentimentale sans lendemain, une relation libre – sans corde au cou, sans attaches -, telle qu’on retrouve ce sens dans le titre original de la comédie américaine Sex Friends (2011), et plus généralement un acte sans contrepartie ni obligation. Appliquée au présent disque, cette expression désigne un florilège d’œuvres dénuées d’accompagnement à cordes – voilà ! Puisque nous en sommes aux tournures idiomatiques, ouvrons une parenthèse linguistique. Écrire « les instrumentistes à cordes sont comme des cochons enfermés dans un sac » (page 12) que mentionnent les mémoires fictifs rédigés par Eva Ximena Traa relève peut-être d’une maladresse de traduction de l’anglais (« pig in a poke ») vers le français. Du moins perd-on le sens de l’expression « acheter un chat en poche » (utilisée en français, allemand, néerlandais), où le félin emballé dans un sac était fallacieusement substitué par le vendeur à la place d’un animal plus onéreux (tel un cochon de lait) que l’on menait au marché. Acheter sans vérifier le contenu, et nous voici gros-Jean comme devant. Sauf que les grognements des pourceaux ne sauraient ressembler aux miaulements que l’auteure du livret assimile aux bruits disgracieux des archets : dans cette opaque traduction, le lecteur risque de ne pas saisir la railleuse allusion.

    …

    …

    Le recueil des Musicalische Concerte de Johann Christian Schieferdecker, prônant un quatuor d’anches en l’absence d’autres musiciens, a été pour La Petite Écurie l’étincelle de cette anthologie émancipée. Les arrangements émanent parfois de l’époque même, ainsi ceux consignés dans la Sonsfeldsche Musikalien Sammlung de la bibliothèque Fürstenbergiana d’Herdringen (Wetsphalie), et notamment les recueils qui appartinrent au général prussien Georg von Lilien (1652-1726), incluant le concerto grosso en fa majeur HWV 315 de G.F. Haendel, ici retenu. Précisons que les bandes de hautboisten, outre leur instrument de prédilection, étaient capables d’en jouer d’autres, ce qui relativise tout de même l’exclusivité de ce répertoire et sa pratique.

    …

    …

    On aurait en tout cas aimé que la notice s’attardât sur les sources et leur perception. On est convié à un tour de l’Europe baroque. L’Angleterre s’invite dès l’introduction avec le Curtain Tune on a Ground du Timon of Athens de Purcell. Le royaume de Louis XIV est représenté par la Sonate en quatuor du Livre de simphonies de Dornel, dont Hugo Reyne et ses comparses (flûte, hautbois, violon) enregistrèrent – oui ! – une lecture plus brillante et aux timbres plus variés (Tempéraments, octobre 1997). Le siècle de Louis XV prête une sonate de Boismortier. L’Italie apparaît par une transcription du concerto « Per archi e cembalo » RV 153 du Prete Rosso. L’Allemagne se distingue par deux compositeurs septentrionaux, actifs ou publiés à Hambourg : un concerto de Schieferdecker, et une Ouverture en ré majeur de Keiser qui emprunte à son opéra Pomona, et qui se trouve ici enregistrée en première mondiale, dans cette parure pour anches dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque universitaire de Lund. Cette rareté est judicieusement rythmée par la percussion de Philipp Lamprecht, dont les timbales et tambours historiques concourent à d’autres pages du programme. Outre contraste et impact jamais forcés (on souhaiterait même parfois plus d’élan, de netteté de projection, de panache), l’équipe fondée en 2018 n’oublie pas de soigner l’intonation et nuancer son phrasé. Autant d’arguments pour se laisser tenter par cet album – voilà qui est dit !

    …

    …

    Christophe Steyne

    …

    …

    Arcana = Son : 9 – Livret : 8 – Répertoire & Interprétation : 8,5

    …

    …

    Un récital solaire, irradiant de toutes sortes de joies…

    …

    …

    Ce mercredi 30 avril 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa